Faut-il sauver le soldat Talon? : Le clergé gagnerait à ne pas se laisser instrumentaliser

Faut-il sauver le soldat Talon? : Le clergé gagnerait à ne pas se laisser instrumentaliser

Monsieur Chef de l'Etat nie qu'il y ait une crise au Bénin, qu’il ne se passe rien et ne se passera rien de grave, il fait preuve d'une cécité volontaire qui doit nous interpeler sur sa sincérité.

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En dehors de l’acception générale du mot ,dans la littérature ésotérique la crise a une signification plus profonde que l’esprit superficiel n’appréhende pas ou feindrait de ne pas appréhender.

La crise est la période très agitée où deux périodes se rencontrent, l’une qui se termine mais n’est pas vraiment terminée et l’autre qui avance ses prémices comme le confluent de deux fleuves qui se rencontrent et est nécessairement agité par des remous contraires .

Dans la littérature ésotérique, l’évolution des sociétés se passe différemment : une période s’achève et finit par laisser la place à une autre, porteuse d’autres espoirs. En clair, une crise se termine par l’installation de nouvelles réalités auxquelles hommes et sociétés doivent s’adapter .La crise n’est pas l’immobilisme, le piétinement ni un retour en arrière. On n’a jamais vu un fleuve remonter à sa source même dans les récits magiques. Dans l’histoire des sociétés humaines, la dialectique matérialiste nous en apprend autant.

A partir de ces préalables, les hommes et les femmes initiés aux réalités mystiques qui échappent au commun des mortels doivent s’impliquer à accompagner le mouvement de l’histoire pour l’épanouissement de l’homme .Faut-il être plus clair? Les deux révolutions majeures de la fin du 18e siècle qui ont fait faire à l’histoire des bonds qualitatifs en avant ont été conduits, dirigés et orientés par des initiés qui connaissaient les potentialités de l’homme et savaient de quoi l’humanité avait besoin pour son affranchissement de l’ignorance, de l’obscurantisme et de l’oppression. La lumière a jailli dans la conscience de ces meneurs et faiseurs de révolution et gagné l’esprit des hommes pour établir des sociétés plus justes ou tendant vers plus de justice.

La révolution américaine a énoncé dans la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 ces vérités éternelles que les hommes naissent libres et égaux, que leur Créateur les a dotés de droits inaliénables et qu’au nombre de ces droits il y avait la vie, la liberté et le droit à la poursuite du bonheur .

La révolution française a donné lieu à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont notre Constitution du 11décembre 1990 est l’héritière tout autant qu’elle l’est de la Constitution américaine. Quand on est en si bonne compagnie, il faut s’en montrer digne et ne pas ternir la noble image d’une république vertueuse.

Or cette république a cessé d’être vertueuse avec Boni Yayi et surtout avec Patrice Talon .Il y a eu des grèves sous le premier sans qu’on ait réussi à en tirer les bonnes leçons. Elles ont recommencé avec Patrice Talon et celui-ci qui avait été l’instigateur-télécommande des troubles sous Boni Yayi ne trouve rien d’autre à faire aujourd’hui qu’à condamner les travailleurs en grève comme s’il n’y avait pas des causes objectives à ces mouvements sociaux.

Patrice Talon était la télécommande qui incitait les mouvements sociaux depuis Paris; il ne semble pas avoir compris que pour qu’un feu brûle aussi longtemps il lui faut du combustible et qu’il faut identifier quels sont ces combustibles qui menacent de mettre le feu à la Maison Bénin.

Patrice Talon est d’une extraordinaire capacité à ne pas tirer les bonnes conclusions des situations explosives qu’il a une délectation particulière à énumérer. Il est en effet curieux qu’il déclare devant la Conférence des Évêques cette réalité vécue par nous tous qu’il y a trop “d’iniquités et d’inégalités au Bénin “.On peut se demander où il a fait ses classes pour ne pas apprendre à être cohérent. Je rappelle que dans l’approche par compétence, en vigueur dans nos écoles, la cohérence est l’une des compétences transversales qui ont trait au fonctionnement de nos capacités intellectuelles. Le Chef de l’Etat dont la logique ne doit souffrir d’aucune lacune déclare aux Évêques ” il ne se passe encore rien de grave dans le pays. Il ne se passera rien”.

Après avoir avoué qu’il y a trop d’iniquités et d’inégalités ,il ne semble pas que la conclusion qui suit puisse être celle-là à moins qu’on n’ait rien appris de notre histoire, du 26 Octobre 1972 qui va lancer l’avènement du coup d’Etat amenant les officiers au pouvoir et le Discours -Programme dont les survivants se rappelleront toujours la première affirmation qui a ouvert toutes grandes les portes de l’espoir au peuple béninois : « la caractéristique fondamentale et la source première de l’arriération de notre pays est la domination étrangère » s’était écrié Mathieu Kérékou dans la fameuse salle du peuple du palais de la Marina soulevant un tonnerre d’applaudissements nourris.

Le Nouveau Départ qui bégaie

L’avènement du Nouveau Départ et de la Rupture a suscité lui aussi de très très grands espoirs rapidement assombris par les mesures tristement impopulaires de Patrice Talon, qui mû par une rage contre le peuple qui l’a élu a 65, % va lancer contre lui l’opération de déguerpissements sur toute l’étendue du territoire national avec les conséquences économiques désastreuses pour ceux dont on a détruit le petit commerce. Le peuple béninois n’avait pas fini de pleurer toutes les larmes de son corps que déjà le même Patrice Talon ouvre un autre chantier ,celui de la liquidation des sociétés d’État et entreprises publiques avec mises en chômage massif de tous les agents qui n’avaient que ces emplois pour nourrir leurs familles. Et coup de tonnerre dans un ciel bleu, les organisations d’étudiants sont interdites par décret etc etc , les étudiants interdits de manifestations et pourchassés jusque dans des hôtels privés normalement protégés par la loi contre les violations de domicile.

Les scandales économiques vont se suivre les uns après les autres, l’imposition à l’Etat béninois du Programme de Vérifications des Importations ,le tristement célèbre Pvi responsable du renchérissement de tous les prix des produits de première nécessité, d’autres sociétés du Chef de l”Etat deviennent les partenaires de l’Etat en emportant les marchés sans appels d’offres ou après des appels d’offres dont les concurrents étaient exclus par ruse et des agissements frauduleux et immoraux. Quand on parle de conflits d’intérêts, de prises illégales d’intérêts et de trafic d’influence, ce sont toutes ces pratiques illicites et immorales qui ,accumulées ont créé un malaise général dans le pays.

Ajoutez à cela les exonérations accordées aux sociétés du Chef de l’Etat et le harcèlement des opérateurs économiques, les redressements fiscaux fantaisistes pour éreinter la classe économique qui crée la richesse dans le pays. Quand on additionne tous ces méfaits économiques à la chasse implacable contre les Maires jugés trop indépendants dont on exige le ralliement et l’obéissance, puis la lutte contre la corruption qui n’a visé jusqu’à ce jour que ceux que Patrice Talon et son système ont désormais décidé d’appeler l’opposition dont Laurent Mètongnon qu’on accuse de perception de rétro-commissions que personne jusqu’à ce jour n’a réussi à prouver on peut dire avec une grande amertume qu’une fois encore nous nous sommes trompés dans notre choix d’hommes.

Au Bénin aujourd’hui il y a un État qui enferme les citoyens sans aucune preuve, l’emprise de plus en plus aggravée d’une justice aux ordres et d’une police partisane prête à enfreindre les lois républicaines sur lesquelles nous avons construit notre modèle démocratique. L’Etat ,par ses services aux ordres travestit la justice et les règlements militaires pour se débarrasser de ceux dont il a peur une peur paranoïaque. Alors le Président Patrice Talon est-il crédible quand il déclare aux Evêques qu’il n’y a encore rien de grave dans le pays, quand lui-même et son gouvernement accumulent le fuel pour une conflagration générale?

L’argent qui a tout perverti et l’argent qui ne circule pas

Parlons un peu de cette affirmation du Chef de l’Etat que l’argent a tout perverti et ajoute dans la même foulée que l’argent ne circule plus dans le pays. Cela fait deux affirmations contradictoires qui attestent d’un manque de logique. L’absurdité de la tirade du Chef de l’Etat est ce qu’on appelle “morceau de bravoure ” difficile à concilier avec le bon sens. Voilà des rémunérations exorbitantes des personnels politiques dont les salaires font 40 fois et plus le smig, sans aucune augmentation des ressources connues du pays , un smig à 40.000f et le revenu par tête d’habitant à moins de deux(2)dollars par jour. Le Président Talon qui est si volubile sur comment les Béninois vivent sait-il comment le paysan de Sé ,de Dogbo,de Boukoumbé,de Kandi ,de Malanville ,de Zangnanado,le pêcheur du lac Ahémé,de Bopa, de Grand-Popo gagne par jour pour nourrir femmes et enfants ? Le Président de la république sait-il comment vivent les jeunes sans emplois et comment les nouveaux bacheliers vont pouvoir poursuivre leurs études avec le relèvement des taux d’inscription dans nos universités, sans emplois et sans ressources? Le Chef de l’Etat béninois est un homme d’État dont on n’a jamais vu de semblables nulle part. Il ne résoud aucun problème mais en crée partout où il met les pieds.

Après ce tableau à peine complet, comment le Chef de l’Etat qui télé- commandait les mouvements sociaux et les grèves contre Yayi Boni peut-il trouver aujourd’hui qu’il y a trop de grèves et en sa qualité de Chef d’État qui a juré de défendre et de protéger notre Constitution peut -il souscrire au retrait du droit de grève à certaines corporations si ceci n’est pas un parjure …..

Il conviendrait, à l’avenir de purifier nos pratiques constitutionnelles des fantaisies qui un jour mettraient notre édifice constitutionnel en danger .Nous ne sommes pas à l’abri d’un hold-up constitutionnel une fois la majorité des 4/5 atteinte par les pratiques mafieuses que chacun connaît.

Il est plus qu’urgent que les travers du moment soient corrigés pour protéger notre idéal démocratique et républicain de toutes usurpations et déviations dictatoriales comme la tentative de révision constitutionnelle avortée à une poignée de voix près mais non rangée au placard..

Il est important d’arriver à un modus operandi qui remette tout à plat pour éviter de tomber sous l’emprise d’un Exécutif au double langage qui fait patte de velours dans l’échec mais n’a jamais renoncé à faire du Bénin un autre Rwanda.

Il faudra pour cela que la grève actuelle continue jusqu’à l’atteinte d’un consensus national qui ne remette plus en cause les acquis démocratiques et sociaux. Il est également nécessaire qu’on observe une égalité de traitement de tout le personnel politique et administratif jusqu’à ce qu’il devienne possible de revaloriser tous les traitements politiques et administratifs dans les mêmes proportions dans un souci d’équité et d’égalité devant la loi. Fonctions politiques et administratives doivent évoluer en parallèle avec équité. Il ne sera pas dit qu’au Bénin nous sommes “tous égaux mais que certains sont plus égaux que d’autres “comme disait George Orwell dans “Animal Farm”.

On est parti de l’idée qu’il y a aujourd’hui une grave distorsion sociale basée sur le dérapage constaté des rémunérations politiques que notre économie ne peut se permettre par justice sociale. La sagesse recommanderait que ces rémunérations soient purement et simplement rapportées tout comme avaient été rapportées par Patrice Talon lui-même toutes les dernières mesures de rémunérations prises par le Président Yayi comme ne correspondant à rien de justifiable. De même les dernières mesures de rémunération politique de Patrice Talon à l’endroit des collaborateurs des Ministre n’ont aucune base juridique valable. Le refus par Patrice Talon de les rapporter créera une crise sociale prolongée et rendra le Bénin ingouvernable pour longtemps avec le retrait des Institutions de Bretton Woods qui, après la Banque Islamique du Développement, considéreraient le Bénin comme un client peu fiable .

La balle est désormais dans le camp du Président Patrice Talon. C’est lui qui a l’igname et c’est lui qui a le couteau comme disait Chinua Achebe. Qu’il ait la sagesse de Salomon lui qui demande aux Évêques de prier pour lui .C’est tout le mal que je lui souhaite.

Nous étions partis de la notion de crise dans la littérature ésotérique ,c’est-à -dire la fin d’une ère et l’avènement d’une autre.C’est de cette façon que les sociétés évoluent par bonds qualitatifs pour le plein épanouissement de l’homme.Il faut intégrer cela à notre culture sociale. La crise qui se vit aujourd’hui au Bénin sous Patrice Talon doit-être résolue une bonne fois pour toutes en induisant de nouvelles attitudes entre Pouvoir et Travailleurs pour l’évolution sans heurts de notre pays vers le type de société où le Dialogue social est le seul modèle de résolution des conflits dans le respect mutuel des partenaires sociaux. L’inconséquence et l’incohérence de Patrice Talon est qu’il n’a vraiment rien appris de son voyage en Europe du Nord,en Estonie.

René Ahouansou
Professeur de littérature et civilisation américaines
Ancien secrétaire général de la commission nationale pour l’Unesco

Commentaires

Commentaires du site 8
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    ALLOMANN Il y a 2 mois

    Les diatribes récurrentes et surannées de Prof Ahouansou illustrent bien l’incapacité d’une certaine classe politique et intellectuelle à prendre la juste mesure des défis auxquels nous avons à faire face en matière de réformes du Bénin. Pour Ahouansou, pour régler les difficultés du pays “Il faudra que la grève actuelle continue jusqu’à l’atteinte d’un consensus national qui ne remette plus en cause les acquis démocratiques et sociaux”. De quel consensus parle-t-il ? Ceux qui jalonnent notre histoire politique récente n’ont été que des consensus mous qui ont différé les solutions et les réformes qui s’imposaient. Parmi les consensus les plus marquants, je voudrais demander à M. Ahouansou de nous dire à quoi ont servi le Triumvirat (le monstre à trois têtes) et même la Conférence Nationale (qui a conféré le droit de grève à tous les fonctionnaires- y compris les militaires – sans mentionner aucune obligation de résultat sur la valeur travail). Manifestement, ces consensus n’ont fait que différer les problèmes, en témoignent la situation de notre pays aujourd’hui. Le drame pour cet intellectuel (taré selon Kérékou) c’est qu’il se satisfait de la situation économique actuelle de notre pays, son argumentaire ne portant que sur le partage du butin….. Et dire que des Ahouansou sont sensés nous éclairer….. Qu’il cesse de nous bassiner avec ses références à l’Amérique où la valeur Travail est érigée au premier rang des valeurs, (déifiée), ce qui n’est nullement le cas dans notre pays…
    Si les grèves pouvaient engendrer le progrès, le Bénin aurait été un exemple, une référence sur la planète terre… Alors, Professeur, garder vos élucubrations pour vous et vos étudiants éventuellement …

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      Madampol Il y a 2 mois

      Je reconnais à Talon une certaine volonté de secouer le cocotier. Ce que aucun de ses prédécesseurs n’a réellement voulu faire. Le hic avec lui, c’est cette volonté même pas cacher de faire profiter à ses entreprises sa position de pr. On est donc dans le conflit d’intérêts en permanence. Ça ne gène apparemment pas ses supporters, pour moi c’est une ligne rouge qu’il franchit allègrement et qui m’empêche de le trouver crédible.

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        Paysan Il y a 2 mois

        C’est ce qu’on appelle en language de sciences politiques “moral ambiguity”. Talon est actuellement au pouvoir et ses successeurs devront aussi fouiller dans sa gouvernance. Il etablit une jurisprudence contre la corruption qui pourra lui être appliquée. Ainsi, le pays fera un bon qualificatif contre ce fléau. Donc souffrez qu’il demande des compte à des gens même si certains estiment que c’est selectif.

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    Cathie Il y a 2 mois

    Puisque TALON est incapable de publier le salaire de ses ministre et de lui même, cela veut dit qu’il y a un grand problème de gouvernance.Je pense qu’il est entrain de rater malheureusement son mandat car le socle de ce dernier n’est que du mensonge, de la ruse et de l’injustice.

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    Madampol Il y a 2 mois

    Charge sévère mais pas imméritée. Le gars a réussi la prouesse de décevoir ceux qui n’attendaient rien de lui

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    Paysan Il y a 2 mois

    Un professeur parle des points forts et des points faibles d’une situation avant d’en déduire une conclusion. Cela ne semble pas etre le cas du “professeur Ahouansou”, qui aligne des titres pour impressionner qui?
    En tout état de cause notre clergé a toujours été au-dessus de la mêlée. Pas comme certains syndicalistes. Et ils n’ont pas besoin de leçons ni de Talon, encore moins du sieur Ahouansou

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    Comlan Il y a 2 mois

    C’est le Bénin qui a besoin être sauvé car en retard sans base solide pour amorcer son développement.