Bénin : Comment la rupture s’emploie à dévoyer notre processus démocratique

Bénin : Comment la rupture s’emploie à dévoyer notre processus démocratique

Le  peuple béninois assiste impuissant depuis quelque temps maintenant à la perversion de ses institutions avec l'une d'entre elles dictant sa loi aux autres et ignorant superbement les décisions de l'arbitre.

Bénin : Après le camouflet de la cour, le temps est venu de changer la gouvernance Talon

L’impression générale au Benin aujourd’hui est que notre pays est sérieusement malade, malade de ses fils d’une part et d’autre part malade de ses institutions….Les Institutions que nous nous sommes données au Bénin, au Renouveau démocratique et qui ont étanché notre soif et calmé notre faim depuis vingt sept ans ont subitement cessé de répondre à nos attentes.

Avant d’entrer dans le cœur de mes propos, je fais  avec vous, amis lecteurs un constat : chacun reconnaît aujourd’hui que la qualité des hommes s’est profondément et dangereusement altérée à tel point que ce que nous appelons esprit civique a disparu de nos sociétés; les actes d’incivisme se banalisent et l’on parle de plus en plus de réintroduire l’instruction civique à l’école en amont. Les valeurs fondatrices de la société humaine fondée sur la confiance réciproque sans laquelle aucun engagement n’est possible sont en train de s’éroder et de disparaitre laissant la place au mensonge, à la mauvaise foi érigée en modèle de vie. Quelles que soient les raisons de cette érosion des valeurs il importe qu’il soit rapidement mis fin à cette corruption des mœurs qui conduit à la désintégration des sociétés. Je rappelle en passant le dilemme de Socrate que nous enseignons dans l'”Apologie de Socrate” au secondaire, mais sans induire des changements de comportements de nos élèves, les citoyens de demain.

Les leçons d’histoire nous rappellent amèrement comment la puissante  Rome a piteusement perdu sa superbe et la monumentale œuvre de Gibbon nous fait l’autopsie de la grandeur et de la décadence de l’Empire romain.

Comme des voyageurs en haute mer

La société ne se forme pas par hasard car cette “construction sociale” est tenue par un ciment qui est son esprit. Il serait bon qu’on se rappelle que la société est une adhésion des individus les uns aux autres par son essence grecque “socios” qui signifie compagnon , camarade. Au sens symbolique, la société est un voyage commun ou une commune entreprise dans laquelle nous nous embarquons en compagnie les uns des autres. Il faut s’imaginer donc des voyageurs dans une barque en haute mer où, pour avancer tout le monde rame ensemble. Ramer à contresens , ou  chacun comme il veut, est un risque insensé; l’expérience commune que chacun en a est que la barque n’avance pas, tourne en rond ou fait même des embardées dans la cacophonie des efforts désordonnés et, quand par malheur la tempête s’en mêle, on imagine facilement ce qui  arrive avec un équipage aussi mal assorti.

Cependant, ce ne sont pas tous les bateaux secoués par la tempête ou les éléments démontés qui coulent si l’équipage sait agir promptement de la manière que l’instinct de conservation dicte au groupe, sous le pilotage sage et expérimenté du timonier. Quand, par malheur pour l’équipage celui qui est au gouvernail se montre inapte, peu préparé à la navigation en haute mer et par les temps les plus agités, ce que les hommes de l’équipage ont de plus sain et de plus urgent à faire pour la survie de tous est de le remplacer au plus vite pour redresser la barre et continuer le voyage…

Des fois ,la nature humaine est plus complexe que d’ordinaire car il y a des individus qui aiment expérimenter avec leurs émotions en improvisant des situations qui gratifient leurs tendances suicidaires  entrainant ainsi tout le monde dans des situations qu’ils n’ont pas voulues mais qui leur ont été imposées. Il en est également ainsi de certains chauffeurs qui aiment jouer à se faire peur par la décharge cathartique de leur adrénaline.

Mais la tendance générale de la moyenne des hommes et femmes est d’éviter les dangers de l’autodestruction et les catharsis dionysiaques.

La métaphore du voyage  doit avoir maintenant frappé notre imagination de cette vérité initiale que nous avons un point de départ, une destination et que l’atteinte calme et sereine de la destination  est l’objectif de tous les voyageurs. Au cours de ce voyage nous sommes responsables les uns des autres dans l’effort que nous faisons chacun afin  d’avancer à l’unisson en ramant tous dans le même sens, pour une communauté d’intérêts et de destin.

Mais dans toute société, il y a les êtres asociaux qui œuvrent pour leurs seuls intérêts et dont les actions portent préjudice à l’intérêt commun du groupe. Ces individualités marginales ou mutants qui représentent des dangers permanents doivent être soit éjectés du groupe soit neutralisés et mis hors d’état de nuire pour la sécurité de tous.

Pour en revenir à notre intention première réaffirmons qu’en règle générale, la société prend des décisions pour sa survie collective et indique les objectifs mais en confie l’exécution à ceux  en qui elle croit avoir confiance par leur histoire de famille car, comme on dit “bon sang ne saurait mentir”; cela vient de la sagesse de nations. Mais il arrive des fois que l’arbre dont on attend de bons fruits donne, à la surprise de tous, des fruits qui agacent les dents par leur nature qui entretemps a subi un changement incompréhensible.

Le système républicain expliqué aux nuls

En peu de mots et pour ne pas parler trop longtemps en paraboles, les Institutions que nous nous sommes données au Bénin, au Renouveau démocratique et qui ont étanché notre soif et calmé notre faim depuis vingt sept ans ont subitement cessé de répondre à nos attentes.

Thomas Paine,le passionné idéologue de la révolution américaine a fait remarquer que l’institution des gouvernements parmi les hommes est un triste commentaire  sur la nature humaine car si les hommes étaient des anges ,ils n’auraient pas besoin de gouvernement. C’est notre nature imparfaite qui nous oblige à instituer des gouvernements pour réprimer nos mauvaises tendances et garder la paix et la cohésion sociale.

L’expérience de nos  assemblées de village ou de quartiers de ville le confirme chaque jour dans nos démocraties à la base. On comprend facilement que le peuple uni choisit en son sein des citoyens dont le courage, l’amour de la paix et du bien commun les distingue de l’ensemble et  les désigne au suffrage collectif pour le représenter dans les chambres de délibérations qu’on appelle Parlement ou Assemblée. Ces citoyens exercent leur mission au nom  du peuple.

Autrefois, ce Parlement désignait l’un d’entre eux pour exécuter ses décisions. La légitimité du pouvoir a toujours été du côté du peuple. Il arrivait même que le peuple uni dans des moments de crise confie le sort de la Cité à un individu à qui il laisse les coudées franches pour agir au nom de la Cité; cet individu appelé tyran dans la bonne tradition républicaine romaine  avait des pouvoirs spéciaux qui lui étaient confiés pour une durée de six mois. Le tyran ne pouvait outrepasser ces pouvoirs ni dépasser la période de crise. On en a deux exemples dans les tragédies romaines de Shakespeare en Coriolan  et Othello Mais à aucun moment il ne peut y avoir deux légitimités dans la Cité. Le système présidentiel américain que le Bénin a copié avec bonheur n’a jamais donné lieu au Présidentialisme de type sud-américain que nous observons avec le Président Patrice Talon.

Dans la république moderne, les citoyens élisent des représentants qui portent leur parole et expriment leur souveraineté. Ce Parlement reflète la volonté de l’ensemble du peuple et n’est soumis à aucun autre pouvoir. Dans la norme, représentant le peuple tout entier c’est lui qui a autorité sur celui qu’il charge d’exécuter ses volontés. Voilà ce que devait être la relation entre les pouvoirs encore appelés Institutions. Pour s’assurer du respect scrupuleux de ces relations verticales, le peuple nomme un arbitre qui veille à ce qu’il n’y ait pas de conflits ni tentatives d’usurpation de pouvoir. Chacun reste dans son rôle et, la société s’étant dégagée du souci de la gestion quotidienne de ses affaires, vaque avec assurance à ses propres occupations particulières et spécifiques de production des biens et des services, toujours pour la pérennisation du groupe social.

Si au Bénin, depuis le Renouveau démocratique, tel a été le schéma du fonctionnement normal de la société et de ses institutions, alors il y a quelque chose qui ne fonctionne plus comme il le devrait selon nos textes et c’est cela qui crée le malaise et la méfiance dans le corps social aujourd’hui.

Perversion des institutions

De quoi s’agit-il?.Tous nos enfants savent que les décisions de l’arbitre d’un jeu sont à respecter. Il ne viendrait à l’esprit sain et équilibre d’aucun des  joueurs de continuer à jouer seul quand l’arbitre a sifflé la faute. Quand il y a “foul play”,celui qui a manqué d’esprit d’équipe et de “fair play” pour faire de l’anti- jeu reçoit un carton rouge, s’il récidive et finit par être sorti du jeu .

Quand donc on regarde le fonctionnement de nos institutions aujourd’hui l’Assemblée du peuple qui devait contrôler l’Exécutif en son nom pour s’assurer que sa volonté est effectivement mise en oeuvre pour faire son bonheur est malheureusement celle qui reçoit des ordres et fait la volonté , toute la volonté de l’Exécutif dans une vassalisation méprisable qui dénature, travestit la lettre et l’esprit de nos institutions. On a l’impression d’être passés du jour au lendemain d’une république vertueuse à une république non vertueuse où l’argent établit de nouvelles règles de fonctionnement de la république et de sa Constitution.

Notre république ne fonctionne plus comme les pères fondateurs l’ont imaginée en 1990 dans la plus pure tradition humaniste des philosophes déistes du siècle des lumières qui ont forgé la république américaine, généreuse et vertueuse. La Constitution de la France révolutionnaire continue d’être la matrice des meilleures constitutions républicaines qui inséminent la nôtre.

Les dérives que nous observons aujourd’hui dans nos pratiques politiques nous éloignent des rivages calmes et sereines de notre démocratie .

Ces dérives proviennent précisément de l’effritement des valeurs et vertus civiques du respect de la parole donnée et honorée. Quand les pères et mères de famille qui ont des enfants à élever trichent effrontément avec la vérité devant les caméras des télévisions, quels genres d’enfants  respectueux de la parole donnée et honorée pensent-ils élever pour demain? Quand le Chef de l’Etat lui-même vous dit une chose avec des trémolos de sincérité dans la voix pour ensuite aller faire exactement le contraire de ce qu’il vous avait dit être sa profession de foi, il devient évident que la race des leaders de la république est  devenue une bande  de coquins sans foi ni loi qui menacent l’existence de l’ensemble des citoyens.

Dans ces conditions où la confiance et l’honneur ont déserté les relations sociales et politiques, le peuple ne peut que reprendre sa souveraineté pour renouer avec les règles du jeu qui préservent l’idéal vertueux de la république. Si l’on y réfléchit bien , les grèves actuelles sont le cheminement vers la reconstruction de l’Etat républicain qui est en train de se corrompre dangereusement de toutes parts avec Patrice Talon et Adrien Houngbédji qui lui, a perdu ses repères d’élu du peuple ,chargé du contrôle de  l’Exécutif et qui devait interpeller le gouvernement à la place du peuple sur ce que l’ensemble de la nation ne comprend plus et exiger de lui, l’Exécutif le rappel des mesures qui mettent les hommes et les femmes de ce petit pays tranquille sur le sentier de la guerre entre frères. Si l’on a tendance à l’oublier ,la république est d’abord l’amour de tous pour tous et l’amour et le respect de la chose publique.

René Ahouansou
Professeur de littérature et civilisation américaines
Ancien secrétaire général de Commission nationale pour L’Unesco

Commentaires

Commentaires du site 2
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    Paul Ahéhénou Il y a 3 mois

    Merci Professeur pour cette belle analyse. Il paraît que les députés, ceux que nous appelons “honorables”, qui sont loin de l’être ont voté tout un tas de loi en catimini, dont une sur les Renseignements. Celle-ci aurait donné un pouvoir exorbitant à Talon pour traquer qui il veut, comme dans les ex-républiques soviétiques avec les Gestapo. Ce sont donc des élus du peuple qui ont fait cela, sur le dos et au mépris du peuple, juste parce que Talon leur donne un complément salarial de 2 millions chaque mois. Quelle misère que notre assemblée nationale. QUe peut dire ou faire Me Houngbédji, qui a déjà son biberon bien sucré, avec des marchés gré à gré de OFMAS et compagnie. Quand des hommes de cet âge deviennent asservis à l’argent à cepoint, il y a bien des raisons d’avoir peur pour notre pays. Ils ont déjà vendu leur âme. Que reste-il?

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    Napoléon1 Il y a 3 mois

    Une très bonne analyse de la situation déplorable du pays.
    Que les partisans du pouvoir en place en tiennent compte.
    Patrice Talon s’est révélé incapable à la mission. Cette incapacité ne saurait être un tort à lui imputer. C’est humain. Mais ce qu’il fait de grave à présent, est sa volonté manifeste de se mettre au-dessus des droits et des lois pour engager le pays dans une confrontation dans un conflit inutile que l’on doit épargner à notre peuple. Il n’a pas ce droit, il n’a pas recu ce Mandat de suspendre la loi et la constitution au Bénin. Assez de raison pour l’arr^ter maintenant à temps avant qu’il ne conduise le pays dans un désastre irréversible. A situation extraordinaire, il faut des mesures approriées.