Le Bénin n’a plus droit à l’erreur politique

Le Bénin n’a plus droit à l’erreur politique

Quand on regarde bien notre pays,on peut être fier de son histoire politique. On n'en connaît pas un autre en Afrique qui ait eu à expérimenter autant de formes de gouvernement.Même parmi les pays européens,aucun n'a accumulé autant d'expériences que le Bénin.

Bénin : De la nature du pouvoir représentatif

Notre génie politique nous a fait réinventer le Triumvirat romain qui était le partage du pouvoir entre trois Consuls agissant sous l’autorité du Sénat. Ainsi, le premier triumvirat sera celui de César, Pompée et Crassus. Comme chacun le sait depuis la classe de 5e Jules César fut assassiné au Sénat pour son goût excessif du pouvoir et sa propre déification.

Au Dahomey nous avons connu le triumvirat des trois grands leaders du temps de nos pères, Maga, Apithy et Ahomadégbé de 1970 au 2 6 Octobre 1972. Seul le Président Hubert Maga a réussi à terminer son mandat de deux ans. Le Président Tomety Justin Ahomadégbé a à peine commencé le sien que la révolution du 26 Octobre 1972 est venue mettre fin à l’expérience.

Douze ans d’instabilité politique et institutionnelle

Avant cela le Dahomey avait expérimenté ce qu’on appelle en Amérique Latine le Pronunciamiento, la décision d’une junte d’Officiers supérieurs de notre armée, les FAD de choisir un homme providentiel qui aurait suffisamment d’audience à l’étranger, auprès des puissances occidentales pour apporter au pays “le bol d’oxygène” dont il avait grand besoin.Le Président Emile DerlinZinsou était cet homme qui , disait-on avait les oreilles des Etats-Unis.J’avoue qu’ayant été traité avec mépris à l’extérieur pour notre pauvreté, nos coups d’État à répétition et nos tâtonnements politiques beaucoup, comme moi-même avaient approuvé le choix des Kouandété, Sinzogan et tous les jeunes Officiers qui étaient déterminés à redorer le blason du Bénin et à l’installer avec sérénité dans le concert des nations.Le discours improvisé de Zinsou en avait ému plus d’un dans la foule de ce jour à l’Unafrica, actuellement centre de promotion de l’artisanat. Les âmes sensibles avaient coulé des larmes à l’accent patriotique de la déclaration passionnée et vibrante de l’élu des militaires.

Le Président Zinsou était l’homme dont le Bénin avait vraiment besoin mais son excès de patriotisme confinait à l’éclosion d’une dictature et les soupçons de ses velléités à créer une police parallèle, une milice privée comme au Zaïre de Mobutu ont amené les mêmes officiers qui l’avaient choisi à lui reprendre le pouvoir, au grand soulagement de tout le pays

En dehors du pouvoir intérimaire très bref de KongacouTairou, ancien Président de l’Assemblée nationale, le mandat du Président Zinsou a été le plus court qu’un Président de la république ait jamais exercé au Bénin.

Puis il y a eu cette autre forme d’exercice du pouvoir par un Directoire militaire celui des Officiers Maurice Kouandété, Paul Emile De Souza et Benoit Sinzogan.

La chronologie des événements est volontairement sacrifiée au profit des systèmes de gouvernement qui semblent suffisamment parlants pour mériter qu’on en parle car le gouvernement à trois têtes, balayé le 26 Octobre serait venu avant le Directoire des Kouandété.

La période révolutionnaire

La prochaine expérience politique a été celle du socialisme marxiste-léniniste de très grande portée politique et digne d’un plus grand intérêt que toutes les formes de gouvernement anterieures. En effet, pour la première fois dans notre le Benin était dans un vrai système de gouvernement couvrant toute l’étendue du territoire national avec un appareil politique conséquent quadrillant tout le pays et impliquant tout le peuple.La démocratie populaire était descendue jusque dans les hameaux les plus reculés .Le Centralisme démocratique qui voulait que l’impulsion vienne d’en-haut pour descendre par paliers successifs jusqu’aux plus petites unités contrôlait le pays et il n’y avait pas un secteur qui lui échappait.

Les mesures économies rationnelles étaient prises et pilotées par le Parti de la Révolution Populaire du Bénin(Prpb).On parle aujourd’hui de créations d’entreprises qu’on a de la peine à voir émerger. Au temps de la révolution, tous les secteurs vitaux de l’économie étaient dans les mains de l’Etat pour la création de la richesse et le taux de croissance était estimée à 6% par les Institutions de Bretton Woods.

Malheureusement, ce qui devait arriver est arrivé car le succès nous est monté à la tête et la dilapidation des ressources mobilisées par la révolution dans une grande discipline budgétaire a enrayé les progrès économiques accomplis et donné lieu à l’embourgeoisement des cadres politiques et administratifs pour finir par une croissance négative. Le discours révolutionnaire démagogique s’était substitué au vrai discours économique d’accumulation primitive en vue des investissements productifs.

Les dépenses somptuaires, les emprunts aux banques aidant, la dette de l’Etat révolutionnaire dépassait désormais sa créance dans les livres de la Bceao.Les banques primaires, Bcb, Bbd et Cnca étaient tombées dans l’illiquidité de manière à ne plus pouvoir payer les salaires, ni agents de l’Etat ni des agents du secteur privé.Le Bénin était devenu un État en faillite paralysé dans tous les secteurs par des grèves générales.

L’Etat failli du Président Kérékou a dû se plier aux exigences de la société civile au Bénin comme dans la Diaspora d’aller à la Conférence des forces vives pour retrouver la voie de la normalité.

Une fois encore , comme dans la France révolutionnaire , le génie béninois a puisé dans l’expérience du Jeu des Paumes des Mirabeau, Dante et de tous les esprits forts nourris à l’humanisme déiste du siècle des Lumières, pour proclamer la Conférence souveraine avec toutes ses décisions exécutoires s’imposant au pouvoir du Président Kérékou devenu illégitimepour avoir conduit le pays à la banqueroute.

En l’absence d’un pouvoir législatif élu, le génie béninois a érigé le Haut Conseil de la République en un corps législatif en attendant la mise en place des structures légales et légitimes.

Il faut bien rappeler la même expérience d’un pouvoir provisoire qui a été celui de la Confédération américaine qui a conduit les destinées des treize États jusqu’à l’adoption d’une Constitution fédérale en 1788 et la mise en place en 1790 du premier gouvernement fédéral de George Washington.

Le Haut Conseil de la République a doté le Bénin d’une Constitution qui répond à tout ce qu’on attend qu’une Constitution soit.Elle n’est peut-être pas parfaite mais aucune Constitution au monde écrite à un moment de l’histoire ne peut prévoir tous les développements ultérieurs qui appellent à des réajustements qu’on appelle amendements.

La notion de révision doit être comprise dans un sens plus large de changement de Constitution comme par exemple passer du système présidentiel au système semi-présidentiel. Ce que nous avons appelé ici révision était une grossière erreur.

La constitution de 1990, une constitution vertueuse

Notre Constitution du 11decembre1990 organise l’excercice du pouvoir d’Etat entre trois branches principales : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire en deux branches bien connues, la Cour Constitutionnelle et la Cour Suprême qui ont des fonctions éminemment importantes.Que personne nous fasse croire que notre Constitution est mauvaise ou bancale.Telle qu’elle est, elle peut aussi nous conduire jusqu’à l’an 3018 sans modifications majeures.

Je dis que nous avons une Constitution vertueuse qui attend de ses praticiens une grande dose des vertus républicaines de l’amour de la patrie au détriment de l’amour des petits arrangements entre copains.La Haute Cour de Justice n’est pas en chômage parce qu’elle serait incompétente mais plutôt parce que les honorables députés ne connaissent pas les exigences de leur mandat au nom du peuple.On n’y voit personne de la trempe des députés des deux premières législatures, hélas.!

Les institutions qu’une nation se donne doivent jouir de notre respect à tous si l’on ne veut pas voir la république aller à la dérive.

Pour ceux qui sont nés et ont grandi au bord des cours d’eau la dérive au fil de l’eau est une affaire sérieuse .C’est à ce genre de phénomène où les amarres ont été volontairement rompues que nous assistons avec la banalisation du refus de Patrice Talon, Adrien Houngbédji et des députés du bloc majoritaire de respecter les décisions de la Cour Constitutionnelle.

Tenir la Cour en dédain renvoie à l’image du petit garçon mal élevé qui insulte les grandes personnes qui appartiennent au groupe d’âge de ses propres parents.On dira d’un tel enfant qu’il n’a reçu aucune éducation de maison et que ses parents ont sérieusement manqué à leurs devoirs d’éducateurs.

Le Bénin de 2018 vient de très loin et a accumulé assez d’expériences politiques pour se permettre d’autres expérimentations coûteuses et pas nécessairement utiles.

Quand, pour des fins électorales on prétend que l’Exécutif a trop de pouvoir pour finir par une plus grande concentration de pouvoir dans les mains peu regardantes de la même personne, on joue la comédie au peuple et on passe du pouvoir présidentiel à un pouvoir présidentialiste de type sud-américain qui écrase toutes les Institutions au profit du seul Exécutif..

Le Bénin du renouveau démocratique a instauré la séparation des pouvoirs depuis 1990, selon “l’Esprit des lois” de Montesquieu sous laquelle vivent heureux les Etats-Unis.Qui sommes-nous pour nous imaginer au-dessus de ceux qui vivent ce système depuis plus de 200ans? Un peu d’humilité n’a jamais fait du mal à personne.Même la lecture attentive de la Constitution française nous appelle à plus de modestie.

Je ne comprends pas que la Constitution du 11 décembre 1990 dispose des entreprises d’État et que sans en référer à la représentation nationale le gouvernement de la Rupture s’autorise à en disposer autrement sans que les honorables ne protestent contre ce mépris de leurs prérogatives.Ceux qui ont rédigé notre Constitution ne sont pas sortis de la classe du Cm2 pour qu’on s’imagine qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Notre Constitution est à tous égards supérieure à deux Constitutions qui lui ont donné le jour, la Constitution américaine avec sa déclaration des droits à la fin et la Constitution française.Notre Constitution a placé en tout premier lieu la déclaration des droits de l’homme (42articles)parce qu’elle est une Constitution humaniste écrite par des hommes et des femmes qui ont un idéal humain très élevé.

Pour conclure, aucune expérimentation aussi hasardeuse qu’inutile ne nous rendra autant de service que notre Constitution du 11 décembre 1990 en 28 ans de stabilité et de cheminement calme et serein..

Le Bénin a beaucoup vu et beaucoup vécu pour ne pas avoir droit à l’erreur quand les vendeurs d’illusions et de mensonges qui président à ses destinées n’ont jamais eu à diriger la plus petite commune du pays.Il vaut mieux se méfier de ceux qui ne font rien pour le pays mais prétendent savoir mieux que quiconque ce qui est bon pour nous.

René Ahouansou
Professeur de littérature et civilisation américaines
Ancien secrétaire général de la commission nationale pour l’Unesco

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