La théorie des grands électeurs à l’épreuve des faits ( II EME PARTIE)

La théorie des grands électeurs à l’épreuve des faits  ( II EME PARTIE)

Le mutant et le chevalier. Il n'y a guère très longtemps nous avions un grand homme qui préférait porter le nom d'un petit animal qui changeait de couleurs pour épouser son environnement et être en harmonie avec lui.

Visite de Patrice Talon en France: 153 milliards sur 9000…

Ce grand Monsieur que l’histoire nous a donné disait que la “branche ne se casserait pas dans les bras du caméléon” .De sa tombe et à voir ce qui se passe ces jours-ci dans son beau pays le Bénin , il doit être en train de se demander si les épreuves que lui, Kérékou a connues, Talon n’a tiré aucune leçon pour mieux gouverner le Bénin au lieu de ces idées totalement en décalage par rapport aux notions auxquelles il croyait et sur lesquelles il a forgé sa vision de la gouvernance des hommes et des choses.

On ne dirige pas un pays en soumettant les catégories citées à sa volonté avec tous les moyens que l’Etat a mis à votre disposition. Ce serait dévoyer le droit et la puissance publique de leur mission

Ceux qui n’ont pas eu une jeunesse studieuse ne comprendront rien à ce qui va être dit de la légende arthurienne qui a nourri notre enfance et très certainement suscité la création des Ordres en imitation de vertus et exigences de la chevalerie. Le Chevalier dans la bonne vieille tradition de justice et de droiture avait la mission de défendre la veuve et l’orphelin et tous les faibles qui avaient besoin de protection. Ces preux Chevaliers avaient pour mission de toujours défendre la justice et la vérité .Les Chevaliers de Table Ronde de Camelot devaient lutter contre le Mal. C’étaient des chrétiens dédiés à la quête du Saint Graal, le calice dans lequel le sang du Christ aurait été recueilli. Une quête sublime qui exigeait de chacun de ces Chevaliers le respect de l’honneur et de la droiture, et le Roi Arthur était lui-même l’exemple de la noblesse de cœur, de caractère et du geste. Autour de lui il y avait les autres dont Lancelot du lac et Gauvain.

Ces exemples d’hommes justes et véridiques qui remontent à la nuit des temps sont les prototypes du Chef qui ne ment pas, ne trahit pas sa parole, qui protège les faibles et ne les accule pas.. Si les Chevaliers de la Table Ronde remontent au très lointain passé d’un monde mythique déjà couvert des brumes des côtes de la Cornouailles, les enseignements de la bible au moins, sont encore avec nous pour modeler notre vécu quotidien. Aucun homme qui se proclame chrétien à 100% ne peut avoir fait son catéchisme sans avoir lu le texte de la loi de Moise, tous ces “tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne porteras pas, de faux témoignage, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas”.

La loi de Moïse est claire sur les devoirs de l’homme vis-à-vis de son prochain. Si ces interdictions sont encore trop nombreuses pour certains esprits, Jésus les a réduites à deux: “Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force, de toute ton âme et de tout ton esprit” et “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”

Toutes les religions abrahamiques disent exactement la même chose, Abraham ou Ibrahim étant l’ancêtre commun. Donc si le Président Talon réunit les confessions religieuses autour de lui pour leur présenter à sa façon, sa version et sa vision du drame dans lequel il a plongé le Bénin en moins de deux ans, il doit savoir qu’il encourt la colère de Dieu et si le confessions religieuses se laissent prendre à son jeu, elles encourent elles aussi la colère de Dieu car le livre des Psaumes leur interdit la compagnie des méchants: “Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s’arrête pas sur la voie des pêcheurs, Et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs «Ps 1,1.

Les hommes de Dieu ne peuvent pas avoir peur de dire la vérité au Chef de l’Etat parce qu’ils n’ont pas reçu un esprit de peur mais un esprit de force et de vérité. Et si pour avoir dit la vérité ils sont persécutés pour l’amour de la vérité et de la justice, leur foi doit leur rappeler les béatitudes “Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice car ils seront consolés” et ‘heureux les cœurs purs car ils verront Dieu”. Les grâces d’un mortel comme Talon valent quoi devant la grâce éternelle de Dieu?

Si ces hommes de Dieu n’ont pas dit à Patrice Talon qu’il se trompe en s’imaginant à tort que les agents de l’État dont beaucoup plus qu’il ne le pense ont voté pour lui pour qu’il soit à la Marina sont aujourd’hui en grève et à contre cœur ont décidé de la cessation de travail, sans raison valable, alors il a une mauvaise perception du droit.

Entre l’État et son agent il y a un contrat tacite établi dans le Statut général de la fonction publique au terme duquel pour une prestation de service, l’agent doit percevoir une rémunération équivalente à son travail .Quand pour une raison ou une autre ce contrat est rompu par l’Etat, c’est l’Etat qui est coupable. Pour la culpabilité de l’Etat l’agent demande d’abord réparation. Mais quand sa demande ne semble pas être entendue, il la renouvelle. Si elle demeure toujours sans suite alors l’agent hausse le ton. Cela est l’expérience humaine sous tous les cieux. Ce n’est pas celui a qui on fait du tort qui demande pardon. Pour bien faire l’Etat qui est l’autre partie contractante doit se ressaisir et reconnaitre son tort.

Les tentatives de dialogue qui ont été faites ont échoué parce que les termes de ce dialogue ne semblent pas être les mêmes. Dans ces cas, on suspend la tentative de dialogue jusqu’à ce qu’on s’entende mais si celui qui n’est pas dans le besoin parce que c’est lui qui paie n’est pas pressé de reprendre le dialogue il se met dans son tort parce qu’il faut pas retenir le salaire de celui qui travaille pour vous.

Le Bénin a une culture syndicale

Notre culture africaine n’est pas en opposition à la tradition judéo-chrétienne de justice sociale du Deutéronome. Et puis ce sont des situations qui ont été vécues par le passé au Bénin. La culture syndicale du Bénin est dense, riche et personne ne doit faire semblant de l’ignorer car les grèves des travailleurs ont toujours fait tomber les gouvernements au Dahomey et ont fait de notre pays l’enfant malade de l’Afrique pendant longtemps.

Si depuis 27-28 ans nous sommes devenus la vitrine de la démocratie en Afrique après avoir été raillé comme l’enfant malade pourquoi devrait-on renouer avec la tradition qui nous avait fait du tort par le passé?

Ces hommes de Dieu, pour autant qu’ils n’ont jamais émargé au budget de l’État ont tout de même dans leurs paroisses et dans leurs conseils paroissiaux des agents permanents de l’État. Ils ont dû entendre parler de la Commission de Reclassement des Agents Permanents de l’Etat (Crapes3) qui avait permis au gouvernement sous le Président Kérékou de rattraper le retard de reclassement des agents lésés. C’est universellement reconnu par les Conventions internationales et La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme article 23 que le travailleur a droit à une rémunération qui lui permette de vivre une vie décente avec sa famille.

Les instruments internationaux que le Bénin a ratifiés et intégrés à sa Constitution lui font obligation de les respecter pour ne pas figurer dans la liste des “États faillis” qui ne respectent aucune loi,y compris celles qu’ils ont eux-mêmes votées. Les hommes de Dieu doivent rappeler au Président Patrice Talon qui a été dans les allées du pouvoir depuis 1990, et surtout avec le Président Boni Yayi jusqu’à ce que leurs intérêts les opposent que le Ministre des Finances de l’époque a réglé les problèmes d’arriérés de salaires par l’émission à chaque agent permanent de l’Etat qui y avait droit, des titres de Trésor et par ce système de titrisation réglé tous les problèmes de salaires et d’arriérés de salaires.

Sortie maladroite

Les solutions aux problèmes posés par les travailleurs en grève ont existé par le passé et peuvent être appliqués aujourd’hui pour faire face à des problèmes connus..Les hommes de Dieu pour autant qu’ils connaissent le Droit, doivent rappeler au Président Talon ce que disent les Anglais “Two wrongs don’t make one right”. La traduction française ne dit pas exactement ce que dit la phrase anglaise, c’est-à-dire “On ne répond pas au mal par le mal” car menacer les agents en grève de radiation serait une faute morale parce que c’est l’État qui a rompu le premier le contrat avec les travailleurs aujourd’hui en grève. Si l’Etat avait fait ce qu’il fallait faire pour ne pas être dépassé par les problèmes de reclassement et d’arriérés de salaires, il n’y aurait jamais eu de grèves.

Donc un État normal qui réclame ses droits doit avoir au préalable assuré ses obligations contractuelles. Il commettrait une double faute de punir pour n’avoir pas rempli sa part des obligations contractuelles Seuls les Etats-voyous et faillis peuvent se livrer à ce genre de chantage Et ces statuts d’États voyous et d’État faillis font baisser la note que les institutions internationales accordent aux États. Un État bon payeur est bien perçu. Un État qui entretient la tension à l’intérieur de ses frontières est considéré avec raison comme un État peu fiable avec lequel on peut difficilement “faire affaires”.

Cela étant dit, le gouvernement semble manquer de Conseillers techniques juridiques et d’historiens. Le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice devait peut-être être encore au CE1 ou CE2 à l’école primaire quand en 1989 le Colonel Léopold Ahouéya alors Préfet du Zou a fait arrêter 47 ou 49 enseignants pour fait de grève et le gouvernement a entériné son acte et l’a aggravé de radiation de ces enseignants. La nation était déjà au bord de l’implosion. Cette mesure inique supplémentaire qui s’est ajoutée au non payement des salaires depuis des mois a radicalisé la grève générale dans le pays. Cela a conduit à la rencontre des deux Commissaires du peuple pour le compte de l’Université, rencontre au cours de laquelle Maitre Robert Dossou a utilisé la métaphore du biberon: quand un enfant pleure parce qu’il a faim, on ne le tape pas mais on lui donne le biberon en attendant que le repas de bébé soit prêt. Talon a repris cette métaphore de repas sur le feu mais sans aucune justification.

Les collègues radiés ont été rétablis dans leurs fonctions et le gouvernement a perdu la face. Alors 28 ans après on agite la même menace comme si nous n’avions rien appris de notre expérience politique et de luttes syndicales depuis le temps des Akplogan Djibode,Paoletti et co. Tout autant que notre expérience politique est riche, tout aussi riche est notre histoire syndicale .Il faut construire sur le passé et ne pas en faire table rase comme si notre histoire n’a commence qu’avec Patrice Talon.

On est surpris que de son séjour en Scandinavie,le Président Patrice Talon ne se soit pas intéressé au modèle scandinave de règlement des conflits sociaux. Ce qu’il semble avoir voulu copier c’est la e-gouvernance où tout le Conseil des Ministres se passe sur des tablettes, sans aucun support papier. Cela a tellement ravi le petit paysan émerveillé par les charmes de la ville que nos comptes rendus de Conseil des Ministres ont été un temps essentiellement sur support électronique comme si les populations béninoises étaient déjà à l’heure du numérique.

La deuxième chose que Patrice Talon a vu de plus que merveilleux c’est le Ravip qu’on nous force à avaler comme un instrument de développement que le texte du Ravip n’a nullement démontré.

Ce que ceux qui nous dirigent ne semblent pas se rappeler est que les États baltes étaient dans l’ancienne Union soviétique avec les réflexes de contrôle des populations qui justifie leur politique d’identification des populations même dans le système capitaliste et démocratique où ils vivent aujourd’hui .

Pour conclure, cette sortie du Chef de l’État qui dit qu’on peut être un mauvais président et dans son cas un très mauvais candidat et pourtant être réélu quand on a les grands électeurs sous sa tutelle. Cette sortie est maladroite malheureuse et contre productive en plus d’être d’une pauvreté intellectuelle inqualifiable quand on parle soi-même d’excellence de compétence.

Encourager les méthodes immorales pour garder le pouvoir est une forme de précepte qui est loin d’être un modèle d’exemplarité pour notre jeunesse

Monsieur le Président, vous ne parlez pas beaucoup mais chaque fois que vous ouvrez la bouche c’est pour étonner le monde par le caractère inédit de ce qui sort de votre bouche comme si vous n’étiez pas conscient de la gravite de vos propos.

On sera peut-être obligés de vous faire accompagner d’un souffleur car votre hubris vous fait dire n’importe quoi. “Le désert de compétence” nous est resté en travers de la gorge, Monsieur le Président! J’en suis bien désolé !

René Ahouansou

Professeur de littérature et civilisation américaines

Ancien secrétaire général de la Commission nationale pour l’Unesco

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