Le recul du droit sous la rupture et le nouveau départ

Le recul du droit sous la rupture et le nouveau départ

Le Président Talon a parlé de son mandat comme celui d'une transition. Telle que communément comprise, la Transition signifie le passage d'une étape à une autre avec la connotation de progrès et d'évolution dans le processus.

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Mais depuis bientôt deux ans qu’il est au pouvoir, le sentiment qui prévaut dans le pays est qu’avec lui le Bénin a reculé dans tous les domaines. Surtout dans le domaine du droit. La culture juridique qui devrait être la garantie sécurisant par nos acquis démocratiques et économiques d’hier est devenue un grand champ d’incertitudes où on tord le coup aux notions même les plus élémentaires pour arriver à ses fins.

Il serait fastidieux de raconter tous nos malheurs depuis le 06 avril 2016 où Talon a juré devant la nation entière et devant le monde qu’il protégerait et défendrait la Constitution ou alors qu’il subirait les rigueurs de la loi. Nous avons appris depuis lors que quand il dit une chose c’est son exacte contraire qu’il nous livre. On a vu ce qu’il a fait dans sa lutte contre la précarité et l’ancrage de la démocratie dont il a fait l’éloge dans son discours d’investiture …Ses relations compliquées avec la Cour Constitutionnelle qui a recueilli son serment de fidélité à la Constitution sont connues de tous.. Sa collusion avec l’Assemblée nationale dans la stratégie d’étouffement de la Cour est le développement normal de cette attitude de mépris de l’organe charnière de notre modèle démocratique qui est sérieusement menacé de l’intérieur par ces deux pouvoirs, l’Exécutif et le Législatif qui feraient se dresser dans sa tombe James Madison le père de la Constitution américaine suivant fortement imprégné la nôtre .

La parole donnée

Dans la crise qui sévit chez-nous depuis Janvier 2018, le régime de la Rupture a étalé son affligeante malhonnêteté en matière de droit, du respect de la parole donnée qui vous engage. Nous nous sommes déjà plaints de la trahison de ses engagements vis-à-vis des personnels de santé. Aujourd’hui, ce sont les enseignants qui font l’amère expérience de cette malhonnêteté inscrite presque dans le génome du gouvernement.

Par respect pour la fonction présidentielle on se retiendra d’être direct et cru mais tout de même on pourrait évoquer l’histoire de Richard Nixon ,Vice-président d’Eisenhower déclarant qu’il n’était pas un escroc(“I am not a crook”) mais qui finit par être éjecté de la Maison Blanche à la suite de ses mensonges compulsifs.. Les Chefs d’État doivent être des modèles vers qui on lève les regards dans les moments de détresse pour y puiser courage et inspiration, comme Winston Churchill l’a été pour le peuple britannique pendant la seconde guerre mondiale.

On éprouve de la colère quand la parole du Chef de l’Etat est l’exacte contraire de ce qu’elle doit être. Quand le Chef ne peut plus être cru sur sa seule parole, il y a nécessairement un délitement des valeurs morales et l’effondrement de la société .

Dans la situation de crise que nous traversons ces jours-ci et pour un avenir rassurant du pays , c’est une culture transparente et intransigeante du droit qu’il fallait instaurer et non les faux-fuyants, les fuites en avant, les intimidations et mensonges qui ne fondent pas le droit. Ce à quoi nous avons assisté ces temps-ci c’est à une série d’approximations, d’hésitations et d’intoxications le tout couronné par le cynisme le plus crapuleux. Le gouvernement avait-il négocié avec les syndicats? Qui avait autorisé les négociations? De commencer à négocier avec les partenaires sociaux pour venir déclarer par la suite qu’ils n’avaient pas adressé un préavis de grève est ce qu’on appelle une faute morale. L’acte de négocier établit de facto la légalité de la grève. Ou alors on se dédit soi-même. Tout témoignage vous engage et engage votre responsabilité devant la loi. Chacun sait cela et le Garde des Sceaux serait le dernier des Béninois à ne pas le savoir.

Juge et partie

A partir de là, l’État était-il en droit d’opérer des retenues sur salaire sous prétexte que la grève était illégale quand on avait déjà commencé à négocier avec des partenaires, qu’on reconnaît comme les représentants légitimes des travailleurs? Il y a quelque chose de déroutant dans la logique du gouvernement. Les facultés de droit d’habitude organisent des débats et des plaidoyers pour leurs étudiants en droit. Il est tellement évident que le gouvernement est à bout d’arguments et s’accroche à n’importe quoi pour expliquer un acte illégal qu’il pose d’autorité. Parce qu’il est l’autorité qui paie. Transposé à l’échelle des individus cela ressemble ni plus moins à de la brimade .

C’est un point de droit qu’il fallait vider avant toutes choses pour décider de qui avait raison ou tort en ce domaine de la légalité de la grève. A ce sujet, le gouvernement s’érige en juge et partie; étant l’autorité qui emploie ,il décide unilatéralement que les travailleurs ont illégalement cessé le travail et enfreint les dispositions légales sans jamais évoquer ses propres responsabilités légales et contractuelles dans le déchaînement de la crise. Les textes, depuis le Statut général des agents permanents de l’Etat de 1986 jusqu’au dernier Statut sur la Fonction publique la loi no 2015-18, déclinent clairement les obligations de l’employeur et celles de l’employé.

Par ailleurs, le Bénin fait partie de la Communauté internationale qui est liée par des Conventions dont la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme que le Bénin a ratifiées et intégrées à sa Constitution. Comment peut-il oublier cet article 23 de la Déclaration qui dit ceci:

1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.

2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.

3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.

4. Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts. . et sa propre loi 2015-18 déjà citée? L’article 30 de ce statut de la fonction publique stipule en effet ce qui suit: “l’agent de la fonction publique a droit, après service fait ,dans le cadre d’un système incitatif, à une rémunération correspondant à ses responsabilités et à ses performances lui permettant d’entretenir sa dignité”. Le gouvernement de notre pays s’est comporté comme un “hooligan” et a agi de manière illégale en vertu des textes qui réglementent le dialogue social.

Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas sollicité l’entremise de ces juridictions? Parce qu’il avait peur d’être débouté. Donc, il décide péremptoirement que la grève était illégale. Où est la culture du droit dans un pays qui compte autant d’universités et d’Etablissements d’Enseignement Supérieur.? A agir comme dans un État de non-droit on ne fait pas avancer notre pays. La Transition devait aussi servir à cela.

Malheureusement, la peur que l’enlisement de la crise n’entraîne une année blanche et la colère des parents d’élèves, a fait céder les Centrales syndicales sauf une,la CSTB qui est la seule à avoir eu de la rigueur dans ses analyses. Ce que la nation ne perçoit pas assez clairement c’est la volonté de Patrice Talon d’écraser toute Opposition à sa gouvernance. Les seules forces organisées qui avaient la capacité de faire échec à sa politique d’écrasement de tout sur son passage, en se servant de ce qui ressemble au droit mais ne l’est pas, ce sont les syndicats. Et c’est la raison pour laquelle il les livrait à l’opinion publique par ses rencontres avec les confessions religieuses et les femmes du marché triées sur le volet.

La pression sociale au lieu de jouer sur le gouvernement qui est légalement responsable de la situation de crise, a fini par avoir raison de la résistance des syndicats. Le point litigieux des défalcations n’a pas été réglé que déjà le gouvernement repartait à l’attaque par son Ministre des Finances. C’est un point de stratégie qu’il ne faut pas concéder un avantage quelconque à l’adversaire. Il faut le terrasser et l’immobiliser comme au judo.

Vassalisation de tous les contre pouvoirs

C’est malheureux à dire mais nous ne conduisons pas notre réflexion à son terme. Talon veut éliminer les syndicats de son chemin pour avoir un boulevard devant lui après avoir laminé la classe politique, vassalisé l’Assemblée nationale piétiné et neutralisé la Cour Constitutionnelle ,Talon entreprend de disloquer la dernière force de résistance. Et nos braves travailleurs, qui n’avaient devant eux que quelques jours de résistance pour mettre le gouvernement à genoux, se sont laissé piéger par le langage de Madame Mathys Adidjatou. Les syndicats auraient dû obliger le gouvernement à reconnaître la légalité de la grève, donc à prendre publiquement l’engagement de renoncer aux défalcations avant de prendre part à cette table ronde. Question de principe! Ce qui ressort de cette table c’est le sentiment qu’ils ont lancé le mouvement de grève depuis des mois pour de petits gains ridicules. La nation mérite mieux!

Talon n’est pas plus intelligent qu’un autre. Parlant peu, il ne se livre pas. Il dissimule son jeu et laisse les autres faire “le sale boulot’’,y compris dans la classe politique même. Les Abdoulaye Bio Tchané, Mathys sont ses cavaliers chargés de l’offensive. Pendant ce temps Talon( entouré de ses stratèges de l’ombre) balise le terrain pour lui-même tout en nous envoyant le message depuis l’Élysée qu’il fait un mandat et s’en va. A qui et à quoi servirait alors le Ravip qu’il a commandé et par lequel lui et son Bloc majoritaire parlementaire veulent remplacer la Lépi ? Lui connait-on un dauphin?

En quoi la mise au pas ou la “normalisation” de tout le peuple béninois est-elle un gain pour le Bénin, en tant que peuple et en matière institutionnelle? L’indépendance de la justice se révèle désormais comme une fausse promesse puisque c’était au contraire à son contrôle qu’on allait aboutir et auquel nous avons en partie échappé grâce à la grève des magistrats. La Super Présidence de Boni Yayi qu’il dénonçait en tant que candidat et à laquelle “on” allait réduire les pouvoirs exorbitants est devenue le monstre, Le Léviathan qui désormais gouverne le Bénin. Thomas Hobbes faisait de son Léviathan un pouvoir régulateur qui organise l’égalité de tous les citoyens devant la loi mais au Bénin, notre Léviathan organise la confiscation du pouvoir, de tout le pouvoir au profit d’une minorité arrogante, sûre d’elle-même et de son bon droit parce qu’il a le bon bout du bâton. Ce n’est pas un progrès pour la pratique du droit au Bénin ni une bonne application du principe de la séparation des pouvoirs.

Avec une Assemblée nationale aux ordres, une Cour Constitutionnelle aux autres dès le départ de la Cour Holo, chacun comprendra que la Transition de Patrice Talon était en réalité le passage de la démocratie à l’autocratie la plus dure, accapareuse affameuse, mafieuse. Nous nous plaignions que l’argent ne circule pas dans le pays. Il circulera de moins en moins et la pression fiscale qui étouffe déjà le peu d’activités qui reste dans le pays, finira par faire du Bénin un vrai cimetière aux zombies. Tout cela par un manque de rigueur intellectuelle. Il est temps d’arrêter la machine à broyer de Patrice Talon.

Le mandat de transition prépare la présidence à la Kagamé avec des marches de soutien réclamant la Présence de Talon à la Présidence pour aussi longtemps qu’il le voudra. La sagesse populaire dit que quand on tue un serpent il faut lui trancher la tête. Les syndicats avaient l’avantage sur un gouvernement aux abois. D’avoir cédé à l’appel de Mme Mathys, ils sont en train de perdre l’initiative. Ce sera une terrible défaite de la démocratie au Bénin à laquelle le peuple une fois encore aurait contribué par manque de rigueur intellectuelle..

René Ahouansou

Professeur de littérature et civilisation américaines

Ancien secrétaire général de commission de l’Unesco

Commentaires

Commentaires du site 13
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    Mohamed Il y a 1 mois

    La gestion de Pr talon est très opaque,pour réussir à son jeux il faut faire preuve d’une stratégie hors paire.certaines personnes se permettront de raconter de n’importe quoi ici parce qu’ils ont leurs compte mais le temps donnerai raison. La bonne gouvernance doit être la chose qui devrait ns caractérisés en ces temps ci où tous les pays se réveille mais hélas j’ai honte à la place de nos dirigeants qui a sa tête l’accumulateur de richesse le Pr talon

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    Amaury Il y a 1 mois

    @Aziz,

    Qu’a dit Pata pendant la campagne et qu’il est entrain de respecter ? Peux-tu me donner des exemples stp?

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    ”le sentiment qui prévaut dans le pays est qu’avec lui le Bénin a reculé dans tous les domaines”
    Est ce que nous allons un jour revenir à la raison ici ? Au lieu d’affirmations gratuites, publiez des données, des chiffres, des statistiques…

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      Sonagnon Il y a 1 mois

      L’image du pays est dégradée avec Patrice TALON, à moins que pour certains on peut s’accommoder à tout dans la vie.

      Le style de gouvernance est anti démocratique avec des signes évidents d’amateurisme.
      Conflits d’intérêts permanents, mépris des textes dans la prise des décisions, clientélisme, manque d’équité dans la conduite des affaires publiques, surtout une volonté d’imposer absolument une conception du développement du pays.

      Il est vrai qu’il y a quelques rares actions positives, mais si rares qu’elles sont peu visibles face à l’immensité des actions négatives.

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        Sonagnon Il y a 1 mois

        Une volonté d’imposer une conception du développement qui ne fait pas l’unanimité.

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        ta première phrase…ne se base pour rien….!!!

        Le reste du post..je le partage…et c’est la raison pour laquelle…j’ai eu à dire…que la dualité qui fait de talon.deux personnalités…..que l’on oppose..l’un contre l’autre…est une grosse imposture dans la forme et le fond.

        Il a été et reste un homme d’affaire…mais devenu pr..par le coup du destin….

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        j’ai revu..et revu n.fois..les déclarations de talon…en campagne….

        J’ai suivi…aussi..ces déclarations…en tant que pr..du benin

        J’avoues…etre consumé…par la structure..mental..de talon…

        Comme un programme informatique…élaboré de façon séquentielle…avec un pointeur…qui sort..et pointe…le sujet..il est pratiquement impossible…de le prendre à défaut..

        Oui…ce monsieur…est cyniquement..un phénomène….

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    ALLOMANN Il y a 1 mois

    Le Prof Ahouansou dans ses oeuvres, ses diatribes sans fin mettant à contribution Churchill, Nixon et même le Léviathan, pour ne rien dire.
    Sachez le une fois pour toute : nous ne travaillons pas dans ce pays depuis notre indépendance… Notre marche est jonchée de coups d’Etat, des grèves, de compromis et de compromissions…à la Conférence Nationale…. A cette allure, notre repas quotidien ne sera composé que de Djongoli comme le disait si bien le Président Ahomadégbé……

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    Remocrate Il y a 1 mois

    Cher professeur,
    Pourtant vous étiez un changementeur,un refondateur et un dictateur de développement aux côtés de Boni Yayi.
    Quel a été le bilan?
    Il ne suffit pas de remplir des pages pour faire avaler des couleuvres aux lecteurs.
    Il faut convaincre par l’exemple et si en 10 ans de gestion votre régime n’a pas pu changer un tout petit peu le Bénin, alors permettez à l’actuel locataire de la marina de faire son expérience de 5 ans et à la fin vous aurez de la matière pour le jugerez.
    Voilà mon opinion.

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    virgile Il y a 1 mois

    Il y a trop de gens peut sérieux au Bénin fut il professeur. Le peuple n’est plus dupe cher prof

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    Paul Ahéhénou Il y a 1 mois

    Professeur,
    en parlant de recul, vous n’avez pas parlé des conflits d’intérêts légalisés dont personne ne doit parler sous peine d’être taxé d’opposant et poursuivi comme un délinquant.
    La lutte contre les médicaments jugés falsifiés qu’on a médiatisés pour émouvoir tout le peuple est juste un alibi pour un autre scandale qui se prépare. M. Talon va en profiter pour mettre dans son giron la filière des médicaments. Il deviendra sous couvert le fournisseur des médicaments à tous les béninois., parce que c’est une affaire de gros sous. Et comme il “sait sentir là où il y a l’argent”, c’est vite fait.
    Restez sur vos gardes et vous verrez qu’il en sera ainsi.