Bénin : Pour un modèle de développement rural

Bénin : Pour un modèle de développement rural

Pendant la révolution, la production agricole était le mot d'ordre du parti ; nous avons inlassablement répété comme une incantation que l'agriculture était le socle de notre développement et l'industrie son moteur.

L’agriculture béninoise amorce un nouvel essor

Des efforts ont été faits en effet pour concrétiser cette vision de développement dans les faits. Nous avons déclaré que toute entreprise devait être une unité de production, avec le corollaire immédiat qu’il fallait créer les fermes d’Etat. C’était la période des grandes mutations économiques et sociales de notre collectivisme, ou bolchevisme libérateur. Mais depuis ces années héroïques, il doit s’être écoulé plus dune trentaine d’années, si nous prenons la Constitution comme repère.

C’est malheureux à dire, mais nous sommes toujours tout aussi éloignés du but aujourd’hui qu’hier et l’on peut commencer à douter de notre capacité à gérer notre destin.

Comme un serpent de mer…

On se rappellera qu’après son deuxième coup d’État en 1965, le général Christophe Soglo avait essayé à sa manière de créer la dynamique de “tous les cadres aux champs”, qui a vu la fine fleur du pays, les Spéro Stanislas Adotévi, les Christian Vieira et bien d’autres intellectuels de grande valeur en tenue kaki aux champs, aux côtés du Général, dans cette sincère tentative de nous convaincre et de nous mobiliser autour de l’idée que notre avenir était dans la terre. Cette campagne qui était loin d’être folklorique, s’est révélée vaine. Alors, on peut se demander quelle est la meilleure stratégie de développement de notre agriculture, socle de notre développement économique et du monde rural chez nous au Bénin.

En 1990, au moment où le Premier Ministre Nicéphore D. Soglo sollicitait le suffrage de ses compatriotes pour la Présidence de la République, l’auteur de ces lignes avait suggéré l’approche tout à fait possible de développer notre agriculture par la “colonisation « comme les Romains de l’Antiquité l’avaient fait en Afrique du Nord, dans l’actuelle Tunisie, avec Carthage comme capitale pour ceux qui se souviennent de leur cours d’histoire. La proposition faite à l’époque était assortie, pour réussir, de l’appui des banques. Mais elle n’avait pas rencontré d’écho favorable. Pourtant, la Caisse Nationale de Crédit Agricole (CNCA) avait été créée dans cet objectif, pour la promotion et le développement du secteur agricole au Bénin.

Aujourd’hui, le modèle des Agences de la Rupture présente-t-il des garanties suffisantes pour un développement du monde rural ? Il est permis d’en douter, car il ne présente aucune vision englobante qui prenne en compte l’homme et le milieu rural dans son entièreté. Les modèles du passé ont échoué à faire décoller notre agriculture et le monde rural. Pourquoi ? Les spécialistes du monde rural et les sociologues pourraient nous aider à répondre.

Mais pour l’heure, il conviendrait de rappeler qu’au lendemain de notre accession à l’indépendance, le Président Hubert Maga avait lancé le modèle des champs collectifs, qui aurait pu réussir avec un peu plus de pédagogie. Mais faute de l’effort nécessaire pour mobiliser les masses, ce projet a été combattu par notre jeunesse militante qui y trouvait un retour aux travaux forcés de la période coloniale, de triste mémoire. Pourtant, les modèles russe de sovkhozes et israélien des kibboutzim, avaient donné des résultats convaincants et permis de lancer l’économie rurale dans ces modèles.

 

Pour être complet dans les rappels, il faut également mentionner le mouvement des pionniers qui a échoué. Cependant, chacun est prêt à répéter à l’envie que la terre ne ment pas. Comment sort-on de notre paradoxe, celui d’un pays qui a des terres à faire pâlir d’envie les voisins du Sahel, mais qui demeure dépendant de ses importations massives de denrées alimentaires, et végète dans la pauvreté auto-entretenue ?

La réponse à cette question pourrait nous venir du passé, en rééditant à notre manière le modèle romain de la “colonisation” des terres, car c’est cela le point de départ de ce qui deviendra plus tard le modèle de développement appelé colonisation, qui nourrira l’expérience européenne en Amérique du Nord, grâce au déplacement des populations dans cet hémisphère.

Retour au modèle romain

Dans notre cas, cela consistera à installer des professionnels du développement rural sur des superficies allant jusqu’à 200 hectares par exemple, chacun, avec l’implantation des industries agropastorales, aux fins de dynamiser nos campagnes, donner du travail à nos jeunes, en transformant sur place les produits des champs et de l’élevage. Ainsi naitront dans nos campagnes de petites industries, la production de la viande, du lait et des produits laitiers, à l’échelle locale.

Ces activités qui n’avaient jamais existé de manière formelle et organisée, changeront le paysage rural en matière d’urbanisation, de construction de voies de terre, ce qu’on appelle pistes rurales, pour désenclaver ces fermes de type nouveau et les rapprocher des grands axes routiers, en vue de l’acheminement des produits aux marchés régionaux et faciliter leur ramassage en vue de l’exportation. Cette mission de collecte des produits pour l’exportation pourrait être confiée, aujourd’hui à l’ère de la mondialisation, à des centrales d’achat privées comme publiques, à l’instar du rôle dévolu à la Sonaceb (Société nationale du commerce extérieur du Bénin), pendant la période révolutionnaire.

Qui dit que cela ne contribuera pas à moderniser la campagne, à fixer les populations sur place et à rapprocher la ville de ces populations, au lieu qu’elles aillent vers la ville pour créer chômage et surpeuplement, avec leurs corollaires. Une bonne observation du monde paysan d’ailleurs, que ce soit de France, d’Allemagne ou d’Italie, nous convaincra que c’est de cette façon que tous ces pays se sont développés. Nous n’allons pas réinventer la roue, sous prétexte que nous sommes des gens plus intelligents que tout le monde. En une génération, soit sur une période de vingt à vingt-cinq, nous aurons réussi à rattraper quelque peu notre retard, et nous pourrions être fiers nous-mêmes comme contribuant de manière significative au commerce international, avec une part de marché sans cesse croissante. De cette façon aussi, les pouvoirs locaux, la décentralisation administrative à travers les représentants de l’Etat, Préfets et Sous-préfets, les Maires et leurs Conseils municipaux, auront du grain à moudre et donneront un contenu économique à leur raison d’être.

L’on se souviendra avec grand regret de n’avoir pas su tirer avantage de l’opportunité qui nous avait été donnée par l’Union européenne, à travers la filière manioc. Cette filière qu’elle a voulu développer chez-nous était une excellente occasion pour obtenir tous les investissements devant permettre l’atteinte de certains de nos objectifs. Mais pour cela, il nous aurait fallu avoir des stratèges, pour imaginer une politique ambitieuse de développement du pays à partir du monde rural. Une stratégie de réduction de la pauvreté et de développement de la croissance, n’a pas besoin de discours à n’en point finir, avec pertes de temps et distraction des ressources financières, comme cela a été malheureusement le cas. La vulgarisation du Pag a été une répétition de nos erreurs du passé.

Pragmatisme anglo-saxon

C’est pourquoi il faut imiter le pragmatisme des Anglo-Saxons, qui n’est jamais passé à coté de ses objectifs. Quand on va au Danemark, on comprend la nécessité de réduire les frais inutiles pour créer la richesse. Ce pays n’est pas favorisé par la nature ; il n’a rien, sinon la mer et la vigueur des anciens Vikings, et ce n’est pas un hasard si les Danois sont devenus les maîtres de nos océans. Leur instinct de survie et leur ADN les portent à la conquête des mers. Quel est notre ADN à nous au Bénin? La paresse, l’ignominie et le refus obstiné du développement ? L’écrivain anglais du XIXe siècle, Thomas Carlyle, n’a pas eu beaucoup d’admiration pour nous dans son “Past and Present”, où il nous a traités de peuple lâche. Emmanuel Mounier nous a affublés du titre de Quartier Latin, qui nous est monté à la tête. Si l’un et l’autre devaient revenir à la vie, que pense-t-on qu’ils diraient ?

Regardons la “success story” américaine, comme une excellente étude de cas. Les Etats-Unis ont rendu l’ouest américain disponible pour tous ceux qui étaient prêts à travailler la terre pour leur propre compte. Cela a développé le chemin de fer pour l’évacuation du blé vers les grands centres urbains, comme Chicago. Ce n’est pas un hasard s’il y a eu l’industrie de la viande des abattoirs de Chicago. Quand nous parlons des Chicago Bulls et portons fièrement les T-Shirts de son équipe de basketball, quand nous parlons avec admiration des Michael Jordan, nous devons savoir qu’ils ne sont que le prolongement récréatif, social et sportif, d’une réalité économique qui a commencé dans le mouvement de la conquête de l’Ouest. Il n’y a pas de fait social isolé : tout est lié. Il n’y a pas de génération spontanée, excepté dans la mentalité magique des peuples primitifs.

Ce que les autres ont fait, nous pouvons également le faire. Sans aller jusqu’aux Etats-Unis du 19e siècle, la Côte-d’Ivoire du Vieux Houphouet-Boigny n’a-t-elle pas développé son cacao, son café et son palmier à huile grâce aux techniciens béninois ? C’est cela la réalité ! C’est dit-on, le café de la région d’Allada qui a été transplanté en Côte-d’Ivoire. Le palmier à huile de la station de recherche de Pobè a été envoyé en Côte-d’Ivoire, avec des techniciens béninois dont certains sont encore en vie et parmi nous. Quand on survole ce pays frère d’Afrique de l’Ouest, on comprend que les Ivoiriens sont partis avec plusieurs longueurs d’avance sur nous. Et où en est le Bénin ? Il nous faut revisiter notre histoire.

20 ans de gouvernance erratique

Quand le Président Nicéphore D. Soglo est arrivé au pouvoir, après avoir remis de l’ordre dans les finances publiques il a sollicité le suffrage de ses concitoyens pour un second mandat dans le but de revitaliser le tissu économique, en réhabilitant les anciennes usines d’Ahozon, de Houin Agamé, d’Ikpinlè. Nous avons l’immense chance de l’avoir encore parmi nous. Il peut nous aider dans notre réflexion économique. Il avait donc besoin d’un second mandat pour mettre en place toute sa politique, en vue de notre décollage économique.

Mais qu’est-ce que Maitre Adrien Houngbedji, le tout-puissant Président du PRD a fait? Il l’a fait battre à l’élection présidentielle de 1996. Chacun commet ses erreurs, mais il y en a qui donnent une certaine tournure a l’histoire.

Faut-il rappeler que cela a donné dix ans de plus au pouvoir du Président c, qui a mis le Bénin sur répondeur… alors nous sommes allés chercher le banquier Boni Yayi pour qu’il vienne chasser la misère. Cela nous a valu dix autres années de gouvernance erratique, heurtée, et aujourd’hui c’est un aventurier en politique qui a compris comment fonctionnent les hommes politiques béninois, qui est arrivé au pouvoir avec notre fervente adhésion, mais pour faire du pays son entreprise privée et nous-mêmes ses ouvriers, qu’il traite selon son bon plaisir, indifférent à nos misères.

Pour conclure : c’est l’avis de l’auteur qu’il n’y a pas une fatalité de pauvreté contre nous, nous sommes tout simplement ‘’sans ambition pour notre pays’’.

Le spectacle désolant du Siège de l’Assemblée nationale, cette pièce muséale de notre amour incommensurable pour la patrie, en dit long sur notre caractère national. Le Bénin et la Côté-d’Ivoire auraient commencé la construction de leur Assemblée nationale en même temps. La Côte d’Ivoire a un bel ouvrage architectural comme Assemblée, mais nous nous en sommes à nous demander quoi faire du chef d’œuvre national de notre cupidité, au bord de la lagune de Porto-Novo, qui accueillait autrefois des hydravions… que l’auteur a vus de ses propres yeux. Le Bénin n’avance pas, et ses ‘’cadres’’ ne sont pas étrangers à son retard et à son recul dans bien des domaines. C’est cela notre problème, le syndrome béninois.

Nous sommes partis d’un nouveau modèle de développement agricole, pour aboutir aux scandales divers de notre vie politique. Tout est lié : une trop grande misère physique engendre la misère morale, qui ne connait point de scrupules ni de vertu

René Ahouansou
Professeur de littérature et civilisations américaines
Ancien secrétaire général de la commission nationale pour l’Unesco

Commentaires

Commentaires du site 5
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    GbetoMagnon Il y a 1 semaine

    Je vais essayer de faire court. de la colonisation (travail et cultures forcés), aux vélléités des différents régimes, la constante a été que les choses ont cassé une agriculture que pratiquaient les humains de la région depuis des siècles…
    Trève de masturbation intellectuelle (taille des exploitations, engrais, motorisation, …) à coup de régiments d’encadreurs ruraux , de motos, de 4×4, d’ONG et de “projets” qui consomment 85% des budgets là où le paysan n’en verra au mieux que 10%.
    En Croatie, en Slovaquie, en Asie, les modèles traditionnels sont revus et appuyés (bio, aquaponie façon “Songhaï”, cycle de distribution court, manufatures de transformation des produits, etc…).

    Pour ce faire les paysans ont besoins d’investissements, de méthode d’optimisation de ce qu’ils font depuis des siècles (adjonction de technologie pour optimiser l’utilisation de l’eau, de la surface, de la croissance des plantes).
    Il ont besoin d’être aidés à faire ce qu’ils font depuis des millénaires au Bénin. 
    Pas de grands penseurs pour leur faire faire ce qu’un grand “yaka fokon” à décidé pour eux. Fut-il ex-banquier ou militaire

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    GbetoMagnon Il y a 1 semaine

    @Abedi “la rigueur,la transparence, ils sont sincères” tu n’as pas l’impression de t’emballer tout seul ? Là il est question de stratégie dans l’agriculture…

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    Intéressant monsieur le professeur, maître Houngbedji à effectivement changé les cours de l’histoire de notre pays en 96,de manière chaotique. Mais le gouvernement de la rupture se démarque des autres gouvernement par sa manière de faire les choses autrement: la rigueur,la transparence dans sa gestion, la lutte contre la corruption,l’assainissement de notre administration etc…c’est un gouvernement dont sa manière de faire le rapproche à celui du gouvernement du président Soglo jusqu’en 96 ..alors soutenons les ils sont sincères et déterminer à changé la manière et la mentalité sombre des beni