La Nouvelle Tribune

Un souvenir de Solange Faladé

Très peu de Béninois ont entendu parler de cette psychanalyste béninoise avant les trois journées d’hommage qui lui ont été consacrées les 20, 21, 22 juin derniers. 

Elle fait partie de ces compatriotes qui sont plus connus à l’étranger, notamment en France, que dans leur pays.  Ces journées n’ont pas permis de la connaître mieux : il y avait au départ une certaine « scission » entre le vécu du petit frère, de la petite sœur, de la filleule, des parents béninois, très difficile à livrer dans des sociétés aussi pudiques que les sociétés gbé et Yorouba du Sud-Bénin, et l’« appropriation» de ses disciples français de l’Ecole freudienne qu’elle a fondée depuis Dakar. Si la Journée du jeudi 20 était laissée aux premiers, celle du vendredi 21 était le domaine réservée des psychanalystes français de cette Ecole freudienne (8 en tout) qui ont fait le voyage, sans que les vases communicants entre les deux préoccupations, sentimentales d’un côté et épistémologiques de l’autre, aient vraiment fonctionné ; malgré la difficile tentative de jeter un pont entre l’anthropologie du Fâ plus ou moins bien livrée par les Professeurs Honorat AGUESSY, René AHYI, Thérèse AGUESSY, Gratien AHOUANMENOU, et la psychanalyse freudienne. En effet, de l’enfance et de la jeunesse de Solange FALADE, nous ne sûmes pas grand-chose, sauf qu’à 9-10 ans (l’imprécision est symptomatique du flou inconsciemment ou délibérément entretenu), elle partit en France avec son jeune frère Max pour aller poursuivre ses études. Dans quelle école primaire avait-elle été d’abord scolarisée au Dahomey d’alors ? Quel fut son cursus secondaire en France, ses études universitaires ? Nous n’en savons pas grand-chose.

Maître Robert  DOSSOU et son compère Roger AHOYO ont su nous camper la militante, premier président en 1951 (elle avait 26 ans) de la naissante Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). Petite-fille authentique du Roi BEHANZIN, elle avait hérité ce complexe familial qui tenaille tous les descendants du roi résistant  vaincu par le Général DODDS : un désir compulsionnel de s’acculturer aux valeurs et à la civilisation françaises (ce syndrome de Stockholm a été porté à son paroxysme par le prince OUANILO, outrageusement acculturé, pour cela rejeté par les siens en 1928, et croit-on secrètement empoisonné) qui cache mal un nationalisme farouche. Ce fut le cas du père, Maximien FALADE, authentique fils du Roi BEHANZIN, ardemment français, mais qui a développé toute sa vie un nationalisme ombrageux mal toléré par le colonisateur. Dans cette famille yorouba-aïzo (Maximien fut adopté par FALADE, un notable local de Zinvié qui épousa sa mère), on ne parlait ni fon, ni yorouba mais le français de France avec ses expressions marquées par le classicisme gréco-romain.

Le petit parcours soi-disant sans détours de la matinée du samedi 22, n’a pas permis non plus un retour, malgré la prestation magistrale du Frère Melchior alias Albert TEVOEDJRE. Les Blancs sont repartis avec leur Maître, sans que pour autant nous ayons mieux connu notre fille, notre sœur, notre mère. Oui ! Solange FALADE avait pratiquement l’âge de ma mère, à un an près.  Elle est entrée dans mon « désir » en 1966 alors que j’avais 20 ans. De savoir qu’il y a une psychanalyste béninoise, la première femme africaine noire à l’être, m’a rendu plus proches et moins mythiques la théorie et la pratique de Sigmund FREUD qu’une émission de Radio-Dahomey nous répercutait de France depuis 1963.

Je m’étais rendu incontinent au Centre Culturel Américain alors établi à Porto-Novo, pour ramasser tout ce qui me tombait sous la main comme livres de psychanalyse. Je me souviens de deux livres de deux grands maitres : Karen HORNEY (les voies nouvelles en psychanalyse) et Erich FROMM (la peur de la liberté). Ma décision était prise : je serai psychanalyste. Impossible, me rétorquait-on ; il fallait d’abord être médecin ! Lot de consolation, je me suis orienté vers la psychologie. Il se passa alors quelque chose qui était totalement de l’ordre de l’acte manqué comme le disent les psychanalystes eux-mêmes : je ne suis jamais parvenu à me faire psychanalyser par Solange FALADE, ni à Dakar ni à Paris. Peut-être fuyais-je inconsciemment cette nouvelle confrontation avec la Mère. Mon transfert s’opéra sur la « tante », moins mythique, mais tout aussi « désirée » : Gérardine FALADE admirée et idéalisée depuis ses brillantes prestations  lors des rediffusions hebdomadaires de cette émission-culte de Radio-France : le match des incollables. Et puis l’oubli couvrit de son voile perfide le souvenir des FALADE ; malgré un béguin vite sublimé pour Christiane et d’autres filles de la grande famille de Zinvié.

La vie a continué, malgré la présence obsédante de la mort. Maman Solange FALADE est morte en 2004 à l’âge de 79 ans, probablement en France, mais fut enterrée dans sa terre natale au Cimetière de Porto-Novo.  Comment faire notre deuil pour pouvoir mieux gérer l’héritage à nous légué par Madame Solange FALADE ? En sortant d’abord du mythe. Si elle s’était enkystée dans la mythologie yoruba, elle n’aurait pas été la première femme noire psychanalyste reconnue sur le plan mondial, fondatrice de l’Ecole freudienne. Le Professeur Honorat AGUSSY a baptisé l’un de ses célèbres cours d’anthropologie : du mythe à l’idéologie. L’étude du Fâ d’accord ; mais cette connaissance ne nous sera d’aucune utilité si elle ne débouche pas sur une appropriation logique (donc transmissible en récit de savoir, en logos) qui, sous forme de réflexions anthropologiques pertinentes pourrait être enseignée dans nos universités. Messieurs HOUNWANOU et AHOUANMENOU, je suis à votre disposition !