La Nouvelle Tribune

Le savon anti-palu est arrivé

Dur, dur d'être Africain. Celui-ci n'est pas souvent prophète en son pays. Il n'est pas sûr qu'il trouve ses marques dans le pays des autres. D'un côté, il est boudé par les siens. De l'autre, il est rejeté par les autres. Moctar Dembélé et Gérard Niyondiko sont tous deux originaires du Burkina Faso.

Ils sont étudiants. C'est un concours international, la Global Social Venture Competition, qui vient de les révéler au monde.

Nos deux étudiants ont mis au point un savon, le "Faso Soap" censé protéger contre des piqûres de moustiques. Ils ont reçu toutes les certifications nécessaires attestant de la bonne qualité de leur invention. Quand on connaît l'ampleur des dégâts dus au paludisme en Afrique, on ne peut que marquer un arrêt devant la découverte de nos deux étudiants, curiosité et espoir mêlés.

La curiosité, d'abord. Elle tient au fait que, selon un ordre quasi rigide et intangible des choses, ce sont les autres qui cherchent et qui découvrent. Les Africains se contentent, après coup, de consommer les résultats des recherches et des découvertes des autres. Comme s'il y a avait une division de travail entre ceux qui auraient, pour ainsi dire, le monopole de la tête et ceux qui auraient vocation à se laisser tenir en laisse par leur tube digestif.

L'espoir, ensuite. Il tient au fait qu'une découverte qui soulagerait et délivrerait l'Afrique et le reste du monde des méfaits et des ravages du paludisme, ouvrirait des perspectives insoupçonnées pour l'humanité entière. La mortalité infantile refluerait à marée descendante. Des millions d'heures, jusque là annuellement perdues, pour cause de paludisme, trouveraient à se redéployer utilement. Et c'est parce que le bien être des populations n'a pas de prix, qu'on apprécie davantage l'impact d'une découverte qui porterait, pour chacun et pour tous, la promesse d'une vie sans paludisme.

Il reste que, pour nos deux étudiants, Moctar Dembélé et Gérard Niyondiko, dont nous saluons l'exploit, c'est maintenant que le plus dur commence. Il se pourrait même qu'ils regrettent de s'être tant investis et d'avoir donné le meilleur d'eux-mêmes pour les très louables résultats que l'on sait. C'est triste à dire : s'ils étaient nés sous d'autres latitudes, hors et loin d'Afrique, on aurait fait d'eux des héros. On les aurait fait accompagner du rêve d'un possible Prix Nobel. D'être Africains, cela les expose à deux obstacles majeurs.

Le premier obstacle, tient à l'enjeu économique que constitue le "Faso Soap". Le marché du paludisme en Afrique pèse   plusieurs milliards de nos francs. Ici, la courbe des profits suit l'évolution d'une maladie dont l'agent est de plus en plus résistant. En somme, plus çà va mal pour une majorité d'Africains, mieux cela vaut pour certains. Le marché du paludisme, de ce fait, est un juteux pactole. Les grandes firmes pharmaceutiques internationales qui le contrôlent ne sont pas encore disposées à en céder des parts ou à le partager. Voilà le maquis ardent dans lequel vient de tomber le "Faso Soap". Si rien n'était fait pour le tirer de ce champ de cactus, il disparaîtrait, étouffé au berceau. 

Le deuxième obstacle tient au fait que l'Afrique se vend mal ou ne sait pas du tout se vendre. Elle se tient souvent aux avant-postes pour cracher sur ses propres productions. Elle se fait parfois la plus zélée pour dénigrer ses propres producteurs. Elle se fait championne toutes catégories pour dévaluer ses propres créateurs et inventeurs.  Et Dieu sait que pour réussir à inverser cette tendance, l'Afrique se doit de se reconvertir, en consommant, prioritairement, ce qu'elle produit. Regardez l'état de mépris dans lequel nous maintenons notre médecine dite traditionnelle. Faites le point de tout le mal que nous pensons des représentants de cette médecine, indistinctement assimilés à de vils sorciers. Ne trouve grâce à nos yeux que ce qui vient de loin, que ce qui vient de l'étranger, si ce n'est l'étranger lui-même. Voilà un second champ de difficultés. Moctar Dembélé et Gérard Niyondiko doivent y faire face.

Le "Faso Soap" qui, soit dit en passant, est à base d'éléments naturels, tels le karité et la citronnelle, se profile déjà comme un test de vérité pour l'Afrique tout entière. Son sort final nous situera sur la volonté des Africains de se développer. Et l'Afrique devra impérativement répondre à la seule question qui vaille : qu'as-tu fait de tes cinquante années d'indépendance ?