La Nouvelle Tribune

Hommage de Ndzomo-Molé à Marcien Towa

«Courageux, franc, profond, clair, concis ; un vrai intellectuel, un penseur. C’était cela, Marcien Towa» TOWA ETAIT UN PENSEUR Cet hommage n’est pas d’un « disciple », c’est-à-dire de quelqu’un qui, subjugué par le charisme d’un penseur et pour plaire à celui-ci, n’a à un moment donné juré que par lui. Cet hommage est d’un admirateur, d’une personne qui a lu, étudié et enseigné les textes du penseur, et qui a été impressionnée par la qualité de ses analyses, la puissance de sa pensée.

Marcien Towa, d’ailleurs, n’a été dénigré que par ses « disciples », qui ont compris que leurs efforts en vue d’être « comme le maître » étaient vains. Les meilleurs en revanche, ceux qu’il considérait comme tels et qui n’avaient pas outre mesure à éprouver quelque complexe vis-à-vis de lui, reconnaissent la valeur de leur pair : on peut se suffire du témoignage d’Ebénézer Njoh-Mouellé, qui mérite ici qu’on lui présente des condoléances, comme on en a présenté à Césaire à l’occasion du décès de Senghor.

A quoi doit-on penser quand on parle de Marcien Towa ? A l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé où l’auteur de l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle a commencé sa brillante carrière d’enseignant, le Professeur Alexis Belibi, du Département de français, m’a montré aujourd’hui-même une centaine de mémoires d’étudiants portant sur les épopées du « mvet », par quoi il faut comprendre à la fois la lyre fang-beti et l’art oratoire et musical dont fait preuve le poète, aède et griot, qui manipule cet instrument. C’est Towa, m’a-t-il dit, qui a créé ce séminaire : « L’hébreu, lui avait dit Towa, avait disparu pendant des millénaires ; mais, en 1945, grâce au travail des linguistes qui avaient opportunément exploité le corpus disponible des textes de cette langue morte, l’hébreu est ressuscité : il est aujourd’hui, en dépit du petit nombre de ses locuteurs, la sixième langue internationale en termes de production des recherches dans le monde. Nos langues sont menacées de disparition. Si ce malheur se produit, on pourra les ramener à la vie à l’aide des textes oraux recueillis. » L’avis d’Alexis Belibi est ainsi que « cet homme a tout pensé ».

L'Hommage de Paulin J. HOUNTONDJI à Marcien TOWA

homo : c’est justement d’avoir « tout pensé » qui fait qu’on est en droit de parler de « cet homme » comme d’un philosophe. Mais s’il a « tout pensé », c’est d’abord pour l’Afrique, sa chère Afrique. Towa ne se souciait de rien tant que du sort historique de l’Afrique et de l’Africain. Implicitement ou explicitement, tous les textes qu’il a publiés, toutes les conférences qu’il a prononcées portent sur les conditions de possibilité du développement en Afrique. Penseur de l’Absolu, théoricien de la transcendance humaine, doctrinaire de la modernité, rationaliste à la manière de Kant et de Hegel, cet héritier africain des philosophes des Lumières professait que, pour se développer, l’Africain n’a pas mieux à faire qu’à s’approprier « le secret de l’Occident », c’est-à-dire la science et la technique, ou « la technoscience ».

 

Une telle appropriation, en fait l’industrialisation, par laquelle sont passés tous ceux qui comptent de nos jours parmi les puissances du monde (la Chine, le Japon, la Russie, etc.), ne saurait évidemment pas se faire dans l’horizon d’une doctrine qui prêche ce que Towa appelle « l’essentialisme culturel », et qui stipule que « l’émotion est nègre comme la raison est hellène ». Faire accroire que le Nègre se définit par l’émotion dont procèdent la poésie et la danse, et le Blanc par la raison dont procèdent les sciences comme la mathématique et la physique, c’est déclarer purement et simplement l’infériorité congénitale du Noir par rapport au Blanc- c’est faire « le bon Nègre » dont parle Césaire, celui dans la « pauvre cervelle » de qui on avait semé cette idée pernicieuse « qu’il n’avait pas puissance sur son propre destin, qu’un seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d’interdiction en sa nature pelvienne, et d’être le bon nègre, de croire honnêtement à son indignité, sans avoir la curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques ». Je cite de mémoire et m’en excuse.

Dans Léopold Sédar Senghor : négritude ou servitude ? , dans Poésie de la négritude et dans Identité et transcendance, Towa passe au scanner la pensée de Senghor, auteur de l’équation : « Nègre = émotion, Hellène = raison ». On peut d’ailleurs se demander si au CAPES, et à l’agrégation de grammaire, Senghor a fait recours à l’émotion pour affronter les épreuves de version latine et grecque, ou s’il s’en est servi pour enseigner les humanités au Lycée de Tours. Towa démonte l’inconsistance de la doctrine senghorienne du « marché universel du donner et du recevoir » ; comme Kant dans sa critique des paralogismes transcendantaux, il met en relief les sophismes sur lesquels repose la théorie de l’émotivité congénitale du Nègre.

Il n’est d’ailleurs pas difficile de déceler les contradictions dont est pavée la pensée de Senghor : comment ne perçoit-il pas l’incompatibilité logique entre, d’une part, sa thèse de l’émotion-nègre et de la raison-hellène, et d’autre part sa défense du latin et du grec, langues classiques qu’il recommande comme propres à cultiver l’esprit scientifique dont l’Afrique a besoin pour se développer ? Tel « disciple » de Towa, auteur de textes déjà anciens contre Senghor, mais se sentant aujourd’hui atteint par la critique du mysticisme développée par son ancien « maître », se déclare actuellement adepte de la pensée de Senghor, et partisan de l’ethnophilosophie qu’il disait lui-même réfuter « à la suite de Towa, Hountondji et Eboussi-Boulaga ». Seul le ressentiment peut expliquer ce revirement dont le tort est d’avoir oublié le moment de l’autocritique. Pour défendre le Senghor théoricien de l’émotion-nègre, il faut, ou bien faire preuve de mauvaise foi, ou bien ne l’avoir pas compris.

Cela, d’après moi, est vrai de la défense de l’ethnophilosophie. Quand on sait ce qu’est l’ethnophilosophie, à savoir une pratique intellectuelle bâtarde, hybride de l’ethnologie et de la philosophie, qui repose sur le principe d’une « philosophie implicite » enclose dans les langues, les proverbes, les mythes, les épopées, et quand on sait que l’ethnophilosophe est le chercheur, pas toujours de formation philosophique d’ailleurs, qui prétend déterrer une « philosophie » inconsciemment pratiquée par les locuteurs d’une langue ou des personnes qui recourent aux proverbes, mythes ou épopées de leur culture, on ne voit pas comment on peut, de bonne foi, pratiquer « l’ethnophilosophie sans complexe », faire « l’éloge de l’ethnophilosophie » ; on ne voit pas comment on peut, de bonne foi, soutenir que « toute philosophie est ethnophilosophique » au prétexte que Platon et Aristote, par exemple, se sont intéressés à « la pensée symbolique », c’est-à-dire aux proverbes, aux mythes, aux épopées : ils s’y sont intéressés en philosophes, ils n’ont pas dit que les proverbes, les mythes, les épopées grecs contenaient de la philosophie…la philosophie grecque ; sinon, Platon n’aurait pas écrit qu’Hésiode et Homère devaient être chassés de la cité.

Towa était un penseur. Certains, qui d’ordinaire ne reculent pas devant le plagiat, ne peuvent tout au plus écrire que des livres dont la vocation est d’aider les candidats au baccalauréat à comprendre les auteurs au programme ; d’autres sont parfaitement incapables de disserter valablement sur un sujet qui sort de leur thèse, un thème qui n’a pas été amplement traité par leurs auteurs fétiches : ils ne peuvent pas penser, c’est-à-dire, sans faire appel à des citations comme à des béquilles ou à des prothèses, exposer des idées de leur cru, produites par leur propre raison. Réfléchir sur un phénomène comme la feymania ou la corruption n’est pas à la portée des esclaves des citations et des marchands de l’histoire de la philosophie. Towa, au contraire, était de ceux qui pensent, et c’est en cela qu’il est immortel.

On appréciera à sa juste valeur la puissance spéculative de Towa en lisant certains textes, dépourvus de citations, où il pense tel ou tel phénomène dont nous n’avons qu’une expérience vulgaire : « De la lisibilité du monde » (1991), qui analyse les dangers dont est porteur l’état géopolitique unipolaire dû à la mort de l’URSS, et « Ploutocratie et danger d’implosion » (2002), une étude critique de la mentalité qui a favorisé « l’émergence d’une nouvelle génération d’opérateurs économiques : les feymen, ainsi qu’on les appelle ».

Nous gagnerions beaucoup à méditer cette analyse de Towa ; il y montre que le phénomène de la feymania est le fait d’une société malade, où le « mépris des valeurs et de la loi tend à devenir la mentalité dominante ». En suivant l’analyse qu’il fait de la psychologie du feyman, du mode de fonctionnement de la mentalité qui le caractérise, et des effets de ce phénomène, on se dit que, finalement, penser n’est pas facile, et que la société a besoin des philosophes et de la philosophie : « Le feyman est un escroc. Exploitant la crédulité et la mentalité magique de ses victimes, il opère volontiers dans le registre du merveilleux et du miraculeux […]. Il tient à sa proie un discours des plus envoûtants, lui soutire cent mille francs pour lui remettre, soi-disant, dix millions et disparaît à jamais avec son butin. […] Les feymen, s’adaptant à la mondialisation, ont évidemment modernisé leurs méthodes. Beaucoup opèrent à l’extérieur de nos frontières, donnant à notre pays, par leurs prouesses insolites, une réputation des plus équivoques.

Mais la plupart sont des chasseurs de marchés auprès des gestionnaires de crédits publics. Ils ont le secret de rendre nombre de ces derniers extrêmement gentils au point de toucher deux, trois, quatre fois le coût réel du marché. […] Quand des politiciens ayant une telle mentalité s’affronteront pour conquérir ou conserver des positions de pouvoir, ils n’hésiteront devant aucun moyen. Ne parlons pas de la corruption, ils s’y livrent déjà au vu et au su de tous. Le plus inquiétant, c’est qu’ils […] n’hésiteront même pas devant les assassinats politiques. […] La menace d’implosion se précise. »

C’était cela, Marcien Towa : courageux, franc, profond, clair, concis ; un vrai intellectuel, un penseur.

Yaoundé, le 14 juillet 2014

Joseph Ndzomo-Molé ,

Université de Yaoundé I,

Ecole Normale Supérieure,

Département de Philosophie