La Nouvelle Tribune

La présidence Talon : petit Mandela ou Kérékou 1-bis

Au cours de  sa dernière rencontre avec les dignitaires musulmans, le président a levé un coin de voile sur sa conception de la gouvernance et confirmé les pires appréhensions des démocrates sincères de notre pays.

Déjà avant son élection, le candidat Talon semblait indiquer que sa motivation était d’êtrereconnu comme le Mandela du Bénin, avant de ramener ses ambitions à apparaitre comme « petit Mandela ». Cette obsession de sa place dans la postérité est revenue dans les propos tenus devant les dignitaires musulmans. Témoins ces morceaux choisis : « la volonté de marquer notre pays nous aussi », « quand nous serons dans l’au-delà, nous aurons la fierté d’avoir contribué à changer… », « Et vous qui êtes là vous allez l’inscrire dans l’histoire du Bénin.. ».

Mais dans ses propos Mandela disait « je n’étais pas un messie mais un homme ordinaire qui était devenu un leader en raison de circonstances extraordinaires ». Au contraire de Mandela, le président Talon se pose en messie appeléàrévéler au Bénin les potentialités dont il n’a pas conscience….

Le messianisme politique du président Talon

Les prétentions messianiques du gouvernement Talon nous fontapprécier la portée des  propos de Mandela qui disait justement :  « Ce qui est fait pour nous sans nous est fait contre nous ».

L’histoire de l’Afrique est jonchée de messies prétendant la sauver de ses démons, la faire entrer dans la modernité, autre terme repris en lieu et place du mot civilisation devenu trop radio-actif en ce 21ème siècle.

L’une des justifications de la colonisation était de mettre fin aux meurs « barbares » de nos ancêtres. Prêtres « missionnaires »  et explorateurs se drapaient dans leur mission civilisatrice. C’étaient les premiers messies. L’Eglise a apporté dans les colonies une religion « moderne » par opposition aux religions dites « traditionnelles ». D’emblée on introduit une hiérarchie des valeurs, des cultures. Lamodernité, c’est ce qui est désirable, et le messie, le missionnaire nous l’apporte.  Aujourd’hui c’est le gouvernement Talon et son ministre de la justice qui veulent nous faire entrer de force dans la « modernité » sans que les contoursen soient définies (« Nous le faisons parce que le Bénin, notamment nos grandes villes, ont vocation à être des villes modernes. » dixit Djogbénou).

Hier la modernité c’était la civilisation occidentale, présentée comme modèle« aspirationnel » de toute l’humanité. Aujourd’hui, Messieurs Djogbénou et Talon nous présentent les pays froids d’Europe du Nord –au propre comme au figuré- comme le modèle« aspirationnel » de nos villes… et on distribue les bons points en fonction de la distance qui sépare les pays africains des modèles scandinaves !

« Faire pour nous »  est une des caractéristiques essentielles du messianisme politique.

Le mythe de l’homme providentiel qui a toutes les solutions aux problèmes de la société repose sur un profond mépris du peuple. Le messianisme politique repose sur unehypothèse plus ou moins explicitement énoncée :

« Le peuple n’est pas mûr pour savoir ce qu’il lui faut,  donc il faut déciderà sa place et pour son bien, En fait,même si on lui explique, il n’est pas àmême de comprendre –au moins dans l’immédiat. Ce n’est que des années plus tard que peut être touché par la « révélation » il comprendra… »

C’est ce qui ressort des propos du président Talon face auxdignitaires  musulmans

Notre histoire récente n’est- elle pas elle aussi parsemée des vestiges de messies qui ont échouéaopérer la moindre transformation socio-économiquesignificative de nos sociétés ?

En 1972 de jeunes militaires putschistes sont venus au pouvoir avec l’objectif proclamé d’instaurer « une société ou il fera bon vivre pour chacun et pour tous ».

Ils avaient simplement oublié d’associer les populations à ce vaste programme. Déjà à cette époque, des intellectuels animés de bonnes intentions , et dont la probitépersonnelle n’a jamais été mise en cause pour l’essentiel, comme Ignace BoccoAdjo ou Abdoulaye Issa ( paix à leurs âmes) , ont cru pouvoir faire l’économie du travail d’éducation, de  mobilisation, et d’adhésion du peuple , se mettant au service de l’autocrate Kérékou. Dix-sept ans après les résultats furent une banqueroute économique dansun  contexte d’autocratie répressive en escalade.

45 ans plus tard , Mr Talon nous dit « Les grands changements ne sont jamais  le fait  de l’action collective et consensuelle, jamais ! « .

L’homme d’affaires Talon serait -il en train de nous servir une variante mal digérée de la théorie de l’avant-garde telle que les marxistes l’ont popularisée ?

Ce serait un raccourci intéressant, car les marxistes estiment : 1/ que l’avant-garde représente les intérêts de la majorité, 2/ que l’avant-garde entraîne la majorité ( les masses) dont elle est la partie la plus clairvoyante et la plus déterminée ( mais pas la seule partie)  .

Certes les changements majeurs provoquent toujours la résistance des forces dont les intérêts sont bousculés par ces changements. Mais pour réussir, le changement doit mobiliser des forces sociales majeures sinon majoritaires, dont les intérêtscoïncident avec ceux-ci.

On a du mal à identifier chez nous en 2017, les forces sociales dont les intérêtscoïncident avec la furie destructrice et la « modernisation » forcée au pas de course,engagée par le gouvernement Talon.

Même la Banque mondiale tirant leçons de ses échecsrépétésdéfinit comme élémentsclés de la gouvernance qu’elle recommande le triptyque « Engagement –Coordination – Coopération «  soulignant le primat de l’engagement des citoyens.

La force sans la justice, moyens privilégiés de l’action de l’Etat sous Talon

Les déguerpissements brutaux et humiliants des petits commerces, les propos provocateurs d’un préfetmenaçant de renvoyer dans leurs campagnes ( d’origine supposée) les conducteurs de moto taxis-zems-  à qui l’Etat est incapable d’offrir des logement abordables, les opérations commandos contre les prières du Vendredi, les déclarationsva-t’en guerre du ministre de la justice  « Le gouvernement considère que nos rues, nos espaces publics ne peuvent plus être exposés à l’expression de la foi et de la religion …de ce point de vue, quelles que soient les confessions, musulmane, chrétienne, religions endogènes, l’expression de la foi ne doit plus consister en l’occupation de l’espace public » , l’utilisationrépétée du mot « force » dans les propos présidentiels, l’interdiction arbitraire des associations d’étudiants, sont autant d’illustrations du recours à la force sans la force de la loi par le gouvernement Talon.  

Ces déviances d’un pouvoir qui a moins d’un an d’existence, ne sont pas sans rappeler les pratiques dictatoriales qui avaient cours sous le gouvernement de Kerekou 1, au nom de la « révolution », qu’on peut remplacer par la « révélation ». Les rapprochements avec  un Rwanda marqué par l’autoritarisme –pour ne pas dire plus-  de Kagamé n’est pas sans rappeler les pèlerinages vers la Guinée de Sékou Touré par nos pseudo-révolutionnaires.

Comme le PRPB  de Kérékou1 qui a interdit les associations d’étudiants pour les remplacer par une « coopérative »à sa dévotion, le gouvernement Talon -du Benin « révélé »- a suspendu de façon apparemment indéfinie les activités des associations d’étudiants, sans aucune décision de justice !

Le but de cette chronique n’est pas d’examiner les performances économiques( objet d’une chronique a venir), mais les préférences du gouvernement TALON pour les consultations restreintes et les marchés de gré àgré ne sont pas sans rappeler la création et le développement d’une mafia de profiteurs de l’Etat sous Kérékou1 et surtout Kérékou2.

Il nous semble, au vu de ce qui précède que le gouvernement Talon en 10 mois d’existence a plus de similitudes avec l’autocratie de Kérékou qu’avec le leadership de Mandela, dirigeant trempé dans la lutte contre l’oppression et profondément attaché aux valeurs démocratiques, et à la justice sociale.

Tout le mal que nous souhaitons à notre président est de s’inspirer de son attachement à la justice sociale et à la  loi et son détachement de l’accumulation de richesses personnelles pour lui ou ses amis

Jean Chrisostome F. Houessou
(Consultant Atlanta Usa)