Depuis quelques mois, les passerelles entre l’industrie musicale française et la scène nigériane se multiplient. Camps de création, partenariats entre labels, duos artistiques médiatisés : tout semble indiquer une nouvelle ère de coopération fructueuse. Pourtant, derrière l’enthousiasme affiché, une question dérangeante se pose : ces rapprochements vont-ils enrichir l’afrobeats ou précipiter sa banalisation ?
Un genre qui a conquis le monde en restant lui-même
L’ascension fulgurante de l’afrobeats sur la scène internationale ne doit rien au hasard. Ce courant musical, né dans les quartiers de Lagos et d’Accra, s’est imposé grâce à une proposition artistique radicalement différente de ce que proposaient les marchés occidentaux. Des rythmiques héritées des traditions ouest-africaines, des textes mêlant anglais, yoruba et pidgin, une énergie festive ancrée dans le quotidien des populations locales : voilà ce qui a séduit des millions d’auditeurs à travers le monde.
Le paradoxe mérite d’être souligné : c’est précisément parce qu’il ne cherchait pas à plaire aux oreilles européennes ou américaines que ce son a fini par les conquérir. Burna Boy, Wizkid ou Tems n’ont pas eu besoin de gommer leurs particularités pour remplir des salles sur tous les continents. Leur singularité était leur force.
Les symptômes d’une fatigue créative
Or, depuis deux ans environ, des observateurs attentifs notent un certain essoufflement. Les productions tendent à se ressembler : mêmes cadences, mêmes structures harmoniques, mêmes thématiques sentimentales légères. Ce qui constituait une signature sonore reconnaissable est devenu une recette reproduite à l’infini.
Parallèlement, la multiplication des collaborations avec des vedettes américaines ou européennes trahit une quête de validation extérieure qui n’existait pas aux origines du mouvement. Chaque featuring avec une célébrité occidentale est célébré comme une consécration, comme si le succès continental ne suffisait plus à légitimer les artistes africains.
Cette uniformisation n’est pas passée inaperçue auprès du public. L’émergence de l’amapiano sud-africain ou du drill revisité par les artistes ghanéens et nigérians témoigne d’une soif de renouvellement que l’afrobeats mainstream ne parvient plus à étancher.
Quand les majors débarquent avec leurs méthodes
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’offensive des grands groupes musicaux français sur le marché nigérian. Le cas de Mavin Records illustre parfaitement cette dynamique. Ce label nigérian, fondé par le producteur Don Jazzy, figure parmi les structures les plus influentes de l’afrobeats. C’est sous son toit que des artistes comme Rema ou Ayra Starr ont bâti leur carrière internationale. Or, cette maison de disques est désormais liée à Universal Music Group, géant mondial du secteur longtemps contrôlé par le groupe Vivendi de Vincent Bolloré.
Récemment, Mavin Records a accueilli dans ses studios de Lagos une délégation de compositeurs français, sous l’égide de la Sacem, l’organisme qui gère les droits d’auteurs dans l’Hexagone. Objectif affiché : créer en une semaine des dizaines de morceaux destinés au marché mondial. Une cadence de production qui interroge sur la place laissée à la maturation artistique.
Cette logique industrielle pose plusieurs problèmes. D’abord, elle privilégie la quantité sur la qualité. Un titre conçu pour maximiser ses chances de figurer dans les playlists algorithmiques obéit à des contraintes qui n’ont rien à voir avec l’inspiration créative. Ensuite, elle tend à formater les productions selon les attentes supposées des marchés occidentaux, lissant les aspérités qui faisaient justement l’attrait du genre.
L’histoire de la musique populaire regorge d’exemples similaires. Le reggae jamaïcain, après son absorption par les majors internationales dans les années 1980, a vu émerger une version édulcorée destinée aux radios FM, bien éloignée de la puissance contestataire des pionniers. Le hip-hop américain a connu une trajectoire comparable, passant d’expression brute des quartiers défavorisés à produit formaté pour adolescents des banlieues pavillonnaires.
La question occultée : qui empoche les bénéfices ?
Au-delà des considérations artistiques, ces partenariats soulèvent un enjeu économique rarement abordé. Lorsqu’un label européen s’associe à une structure nigériane pour produire des titres destinés au marché mondial, comment se répartissent les revenus générés ? Les compositeurs locaux bénéficient-ils des mêmes conditions contractuelles que leurs homologues français ? Les droits d’auteur enrichissent-ils prioritairement Lagos ou Paris ?
Ces interrogations ne relèvent pas du procès d’intention. Elles s’inscrivent dans une réflexion plus large sur les mécanismes d’extraction de valeur qui ont historiquement caractérisé les relations économiques entre l’Europe et le continent africain. Que cette dynamique se reproduise dans le domaine culturel n’aurait rien de surprenant.
Vers une souveraineté musicale africaine ?
Pourtant, rien n’indique que l’industrie musicale africaine ait besoin de tuteurs occidentaux pour prospérer. Les plateformes de streaming ont bouleversé les circuits traditionnels de distribution, permettant à n’importe quel artiste de toucher directement son public sans passer par les filtres des majors. Le Nigeria dispose d’un vivier de talents, d’infrastructures de production et d’un marché intérieur de plus de 200 millions d’habitants. Les conditions d’une autonomie sont réunies.
Certaines voix sur le continent plaident d’ailleurs pour un développement endogène de la filière, qui permettrait aux créateurs africains de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, de la production à la distribution. Cette perspective suppose de résister aux sirènes des partenariats clinquants avec les géants occidentaux.
Le véritable enjeu : la liberté de créer
Au fond, le danger ne réside pas dans la collaboration en tant que telle. Les échanges artistiques entre cultures ont toujours nourri la création musicale. Le problème surgit lorsque ces échanges s’inscrivent dans une logique purement mercantile, où l’objectif n’est plus de produire une œuvre singulière mais de fabriquer un produit calibré pour performer sur les indicateurs de l’industrie.
L’avenir de l’afrobeats dépendra de la capacité de ses acteurs à préserver leur indépendance créative. Les artistes qui ont porté ce genre au sommet l’ont fait en suivant leur instinct, pas en appliquant des recettes dictées par des consultants en marketing musical. Si la nouvelle génération cède aux pressions du formatage commercial, elle risque de tuer la poule aux œufs d’or que ses aînés lui ont léguée.
