Depuis plusieurs années, les États-Unis et la Chine cherchent à renforcer leur influence économique et politique sur le continent africain. Washington mise sur ses partenariats commerciaux historiques, ses programmes d’aide et ses alliances diplomatiques, tandis que Pékin avance avec des investissements massifs dans les infrastructures, l’énergie et les échanges commerciaux. L’Afrique est devenue un espace de concurrence stratégique, où chaque décision économique prend une dimension géopolitique. C’est dans ce climat de rivalité que le Kenya, partenaire clé des deux puissances, a choisi de ralentir la signature d’un accord commercial avec la Chine, une décision étroitement liée à ses relations avec les États-Unis rapporte Kenya Times.
Le Kenya entre dépendance commerciale américaine et prudence diplomatique
Le Kenya a longtemps bénéficié d’un accès privilégié au marché américain grâce à l’African Growth and Opportunity Act (AGOA). Pendant près de 25 ans, ce programme a permis aux exportations kényanes d’entrer aux États-Unis sans droits de douane, favorisant particulièrement les secteurs du textile et de l’agriculture. Les vêtements fabriqués au Kenya, le thé, le café ou encore certains produits horticoles ont trouvé des débouchés importants auprès des consommateurs américains.
L’expiration de l’AGOA, le 30 septembre 2025, a toutefois bouleversé cet équilibre. Aucun accord de remplacement à long terme n’a été validé par le Congrès américain, exposant désormais les exportations kényanes à des taxes pouvant atteindre 28 %. Pour un pays dont les ventes de vêtements vers les États-Unis dépassaient 600 millions de dollars par an, l’impact est immédiat. Les entreprises locales font face à une hausse brutale des coûts, ce qui fragilise leur compétitivité.
Les représentants du secteur industriel kényan ont déjà tiré la sonnette d’alarme. Selon l’Association des fabricants du Kenya, plus de 66 000 emplois pourraient être menacés, en particulier dans les filières du textile et de l’agriculture. Ces secteurs jouent un rôle central dans l’économie nationale et emploient une main-d’œuvre nombreuse, souvent peu qualifiée, pour qui les alternatives restent limitées.
Face à cette situation, Nairobi cherche avant tout à préserver ses relations commerciales avec Washington. Le renouvellement, ou l’obtention d’un dispositif équivalent à l’AGOA, apparaît comme une priorité stratégique. C’est dans cette logique que le gouvernement kényan aurait choisi de temporiser sur un accord commercial en discussion avec la Chine, afin d’éviter toute tension diplomatique avec les États-Unis.
Accord Kenya–Chine en attente et enjeux pour l’agriculture et le textile
Le pacte commercial envisagé avec Pékin devait offrir au Kenya de nouvelles perspectives, notamment pour ses exportations agricoles. Les termes évoqués prévoyaient la suppression des droits de douane chinois sur des produits clés comme le thé, le café et les avocats. Pour les producteurs kényans, cela représentait une opportunité d’accéder à un marché immense et de compenser les pertes liées aux taxes américaines.
Ce projet d’accord n’a cependant pas encore franchi les étapes institutionnelles nécessaires. Il doit être validé par le cabinet, examiné par le parlement, puis approuvé par le président William Ruto. Selon des sources proches du dossier, le processus est actuellement en suspens, en partie en raison des pressions exercées par Washington.
Le Kenya se retrouve ainsi face à un dilemme. D’un côté, la Chine propose un accès commercial attractif, susceptible de soutenir les exportations agricoles et de renforcer les revenus des producteurs locaux. De l’autre, les États-Unis restent un partenaire économique historique, avec une influence politique et financière majeure.
Les décideurs kényans auraient initialement perçu l’accord avec Pékin comme un moyen de sécuriser des débouchés alternatifs pour leurs produits. La suppression des droits de douane chinois sur les denrées agricoles pouvait offrir un souffle nouveau aux exportateurs, notamment dans un contexte où les coûts augmentent sur le marché américain.
Cependant, l’importance des relations avec Washington semble avoir pesé davantage dans la balance. Le choix de ralentir la signature de l’accord avec la Chine montre la volonté de Nairobi de ne pas compromettre ses chances de retrouver un accès préférentiel au marché américain.
Pour les industriels et les agriculteurs kényans, cette pause soulève des inquiétudes. Sans accord commercial avantageux, leurs produits risquent de perdre en compétitivité face à ceux provenant d’autres pays bénéficiant de meilleures conditions d’accès aux marchés internationaux. Les entreprises du textile, déjà fragilisées par la hausse des droits de douane, craignent une réduction des commandes et, à terme, des suppressions d’emplois.
Sur le plan politique, la décision reflète une approche prudente. Le Kenya cherche à maintenir un équilibre entre ses partenaires, sans provoquer de frictions avec l’une des deux grandes puissances. Cette posture traduit une volonté de protéger ses intérêts économiques immédiats, tout en évitant de se retrouver au cœur de tensions diplomatiques.
La Chine, pour sa part, reste un acteur majeur dans les projets d’infrastructures au Kenya, notamment dans les domaines du transport et de l’énergie. Les relations entre Nairobi et Pékin ne se limitent pas au commerce, mais touchent aussi aux investissements et aux financements. La mise en pause de l’accord commercial ne signifie donc pas une rupture, mais plutôt un ajustement stratégique.
Du côté américain, la pression exercée vise à conserver une influence économique dans un pays considéré comme un partenaire clé en Afrique de l’Est. Le Kenya occupe une position géographique et politique importante dans la région, ce qui renforce l’intérêt de Washington pour ses choix économiques.
Pour l’instant, aucune annonce officielle n’a confirmé l’abandon définitif du projet d’accord avec la Chine. Les discussions pourraient reprendre si les conditions évoluent, notamment si le Kenya obtient des garanties sur ses échanges avec les États-Unis. En attendant, les autorités kényanes privilégient la stabilité de leurs relations commerciales existantes.



