Le géant français de l’informatique Capgemini traverse une tempête depuis que l’Observatoire des multinationales et L’Œil du 20 heures ont révélé, la semaine dernière, l’existence d’un contrat liant sa filiale américaine à l’ICE, la police de l’immigration des États-Unis. L’entreprise du CAC 40 fournissait notamment un outil permettant d’identifier et de localiser des personnes étrangères, au moment même où l’agence fédérale multiplie les arrestations musclées sous l’administration Trump. La mort de deux citoyens américains à Minneapolis lors d’opérations de l’ICE a amplifié l’indignation, poussant le ministre français de l’Économie Roland Lescure à interpeller publiquement le groupe. Face à cette pression devenue intenable, Capgemini a tranché.
Le conseil d’administration extraordinaire réuni ce week-end a abouti à une décision radicale. L’entreprise a annoncé ce dimanche 1er février la mise en vente immédiate de Capgemini Government Solutions (CGS), sa filiale installée près de Washington qui collabore avec plusieurs agences gouvernementales américaines. Cette entité ne représente que 0,4% du chiffre d’affaires estimé du groupe en 2025, soit moins de 2% de ses revenus aux États-Unis. Un poids économique marginal, mais un boulet réputationnel considérable.
Le contrat controversé entre Capgemini et la police américaine de l’immigration
Les détails du partenariat entre CGS et l’ICE ont alimenté la polémique. Un contrat signé le 18 décembre 2025, d’une valeur initiale de 4,8 millions de dollars, portait sur des « services d’enquêtes et de vérifications des antécédents personnels ». Mais le potentiel total de ce marché pouvait atteindre 365 millions de dollars, avec un système de bonus indexé sur les performances : plus la filiale française localisait de migrants, plus elle empochait d’argent.
Sur son site internet, une page désormais supprimée indiquait que l’équipe de Capgemini travaillait « en étroite collaboration » avec l’ICE pour « aider à réduire au minimum le temps nécessaire et les coûts engagés pour expulser tous les étrangers en situation irrégulière des États-Unis ». Les données transmises pouvaient inclure des adresses, des numéros de téléphone, des informations sur les véhicules, les biens immobiliers ou encore les réseaux sociaux des personnes ciblées.
La direction de Capgemini a d’abord tenté de se retrancher derrière l’autonomie de sa filiale, invoquant l’impossibilité d’accéder à des contrats classifiés conformément aux réglementations américaines. Une explication jugée insuffisante par le ministre Lescure, qui a rappelé qu’une entreprise se doit de savoir ce qui se passe dans ses filiales. Le PDG Aiman Ezzat a fini par reconnaître que « la nature et la portée de ce travail ont soulevé des interrogations au regard de ce que nous faisons habituellement en tant qu’entreprise de services technologiques ».
Les salariés français de Capgemini expriment leur colère
En interne, la révélation a provoqué une onde de choc. Frédéric Boloré, représentant CFDT chez Capgemini, a confié ressentir « du dégoût, de la honte et de la colère ». La CGT a exigé la fin immédiate de toute collaboration avec l’ICE et demandé la suspension des activités avec le gouvernement fédéral américain « tant qu’il sera aux mains de fascistes qui considèrent que chaque vie humaine n’a pas la même valeur ».
Le syndicat a également pointé une contradiction douloureuse : l’entreprise a versé un milliard d’euros de dividendes et de rachat d’actions à ses actionnaires l’an dernier, tout en annonçant récemment la suppression d’environ 2 400 postes en France. Pour Benjamin Girard, représentant CGT, la question est simple : « Est-ce qu’on veut juste faire des valeurs d’affichage ou est-ce qu’on veut être en accord avec ces valeurs ? »
La collaboration entre Capgemini et l’ICE ne date pas d’hier. Les bases de données gouvernementales américaines montrent que les deux parties travaillent ensemble depuis 2007, avec des contrats allant de la planification des capacités de détention au support informatique. Mais l’intensification de la politique migratoire de l’administration Trump, conjuguée aux violences commises par les agents fédéraux, a rendu ce partenariat historique soudainement toxique pour l’image du fleuron français du numérique.
