Gaz en Europe : quand le Rwanda fait valoir son importance dans la stratégie de diversification

La menace rwandaise de retrait de ses troupes du Mozambique intervient au moment où la crise en Iran rappelle à l’Europe une réalité qu’elle tarde à pleinement intégrer : sa sécurité énergétique dépend d’une diversification géographique réelle de ses approvisionnements en gaz, et chaque source alternative compte.

Un projet stratégique, pas une solution immédiate

Le 29 janvier 2026, TotalEnergies et le président mozambicain Daniel Chapo annonçaient conjointement à Afungi la reprise totale des activités du projet Mozambique GNL, suspendu depuis 2021 en raison de l’insurrection jihadiste dans la province du Cabo Delgado. Évalué à 20 milliards de dollars, le chantier affiche un avancement de 40 %, avec une première livraison de GNL ciblée pour 2029. À pleine capacité, le projet produira 13 millions de tonnes métriques par an — soit environ 8 % des importations européennes de GNL. Une contribution partielle, mais qui correspond précisément à la logique de diversification que l’Europe appelle de ses vœux.

Cette relance n’a été possible qu’à une condition : le maintien des soldats rwandais sur le terrain. La situation sécuritaire s’est améliorée grâce au déploiement des forces de la Rwanda Defence Force (RDF) autour du site de construction d’Afungi — une présence formalisée dans un accord bilatéral de coopération en matière de maintien de la paix. Lors de la cérémonie de relance, le gouvernement mozambicain a expressément confirmé sa coopération continue avec Kigali comme condition au redémarrage.

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Kigali pose ses conditions

Six semaines plus tard, la donne a changé. Le financement européen de la mission rwandaise — octroyé via la Facilité européenne pour la paix — expire en mai sans plan de renouvellement. Face à ce qu’il perçoit comme un désengagement de Bruxelles, Kigali a durci le ton. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a été catégorique dans une déclaration publiée sur X ce 14 mars : ce n’est pas que le Rwanda pourrait retirer ses troupes — le Rwanda les retirera si un financement durable n’est pas garanti pour ses opérations au Cabo Delgado. La porte-parole du gouvernement, Yolande Makolo, a renchéri en indiquant que si la RDF estimait que son travail n’était pas apprécié, elle serait en droit de recommander un retrait.

L’argument financier est concret. Selon le ministère rwandais des Affaires étrangères, Kigali n’aurait reçu que 20 millions d’euros de l’UE — une fraction du coût réel de la mission, estimé au moins dix fois supérieur. Le pays financerait l’essentiel de l’opération sur ses propres deniers depuis juillet 2021, avec environ 2 500 soldats déployés à ce jour.

Ce que la crise iranienne révèle

La crise en Iran ne crée pas de lien direct entre le détroit d’Ormuz et le Cabo Delgado. Le GNL mozambicain ne peut pas compenser un choc d’approvisionnement en 2026 : la première livraison n’est attendue qu’en 2029. Mais la flambée des prix consécutive à l’offensive contre l’Iran fin février — le Brent au-delà des 100 dollars le baril, le prix spot du gaz européen doublé à plus de 60 €/MWh — illustre avec précision le coût de la dépendance à des zones géopolitiquement instables.

Les données les plus récentes confirment l’ampleur du problème. En janvier 2026, les États-Unis assuraient 60 % des importations européennes de GNL, contre 53 % un an plus tôt — une concentration en hausse constante. Selon l’Institut Clingendael, passer d’une dépendance au gaz russe à une dépendance au GNL américain ne constitue pas une véritable diversification : cela substitue simplement un fournisseur dominant à un autre, sans réduire l’exposition aux chocs géopolitiques. C’est précisément dans cette logique que le GNL mozambicain prend sa valeur — non pas comme substitut d’urgence, mais comme source géographiquement distincte pour l’après-2029.

Le paradoxe bruxellois

En janvier 2026, le Conseil européen a adopté un règlement interdisant les importations de gaz russe — pipeline et GNL — à compter du 18 mars 2026. L’Europe doit donc simultanément remplacer le gaz russe et anticiper les chocs géopolitiques au Golfe persique. Dans ce contexte, le projet mozambicain représente exactement le type de source que la stratégie de diversification européenne cherche à développer : une production africaine, hors Russie, hors Moyen-Orient, adossée à un cadre contractuel solide.

Or Bruxelles, en refusant de renouveler le financement de la mission rwandaise, fragilise les conditions sécuritaires de ce même projet. Si Kigali retire ses troupes et que TotalEnergies est contrainte à un second arrêt des opérations, l’échéance de 2029 serait repoussée à une date indéterminée. L’Europe perdrait ainsi l’une des rares perspectives de diversification gazière disponibles — au terme d’une décision dont le coût financier initial se chiffre à 20 millions d’euros.

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