Haïti : avec la visite de Guterres, encore une promesse sans lendemain de l’ONU ?

Un secrétaire général de l’ONU pose le pied à Port-au-Prince, promet une mobilisation internationale renforcée, puis repart. António Guterres vient de rejouer cette séquence mardi, dans un pays où plus de 2 300 personnes ont été tuées et une centaine enlevées depuis le début de l’année. La question méritait d’être posée avant même qu’il n’atterrisse : cette visite changera-t-elle quoi que ce soit, ou s’ajoutera-t-elle à la longue liste des engagements onusiens restés lettre morte ?

Une crise qui s’aggrave malgré les visites

Ce n’est pas la première fois que Guterres se déplace pour Haïti. Il s’y était déjà rendu en 2023, alors que le pays traversait déjà une « crise oubliée », pour reprendre l’expression employée à l’époque. Il avait alors soutenu, avec les États-Unis, l’appel du gouvernement haïtien à déployer une force de sécurité internationale pour épauler la police nationale. Trois ans plus tard, les chiffres parlent d’eux-mêmes : les gangs armés contrôlent toujours une large partie de la capitale, et le bilan humain s’est encore alourdi. L’intention affichée cette fois-ci — exprimer la « solidarité » de l’ONU et mesurer directement l’ampleur de la crise — ressemble à celle de 2023.

Vingt ans de missions, un bilan contesté

Pour comprendre le scepticisme qui entoure cette nouvelle visite, il faut remonter à 2004, date du déploiement de la MINUSTAH, la première grande mission de stabilisation onusienne en Haïti. Treize ans plus tard, l’ONU elle-même dressait un bilan globalement positif de cette mission, évoquant une baisse de 95 % des enlèvements. Cette présentation officielle occulte deux scandales majeurs qui ont durablement entaché la crédibilité de l’organisation sur le terrain : des agressions sexuelles commises par des casques bleus, et une épidémie de choléra introduite par des contingents népalais qui a fait près de 10 000 morts. Il aura fallu cinq ans à l’ONU pour reconnaître officiellement sa responsabilité — et à ce jour, l’organisation n’a réuni que 5 % des 400 millions de dollars qu’elle avait promis de lever pour les victimes.

Pour l’avocate Sandra Wisner, de l’Institut pour la justice et la démocratie en Haïti, ce passif a un coût direct sur la perception de l’institution : « le logo de l’ONU est associé aux abus et à l’impunité », résume-t-elle dans les colonnes d’AyiboPost. Un constat partagé par le défenseur des droits humains Pierre Espérance, pour qui les missions MINUSTAH et MINUJUSTH ont laissé un « mauvais souvenir » à la population, malgré treize années de présence continue sur le terrain.

La force de répression des gangs, déjà un nouveau pari

L’histoire récente n’incite guère à l’optimisme. La Mission multinationale d’appui à la sécurité, dirigée par le Kenya et autorisée en 2023, a souffert d’un sous-financement chronique qui a limité son efficacité face aux gangs. Le Conseil de sécurité a fini par la remplacer, en septembre 2025, par une nouvelle Force de répression des gangs, présentée comme un tournant. Lors du vote, le représentant de la Russie a rappelé que les outils d’aide internationale déployés jusqu’ici en Haïti n’avaient produit aucun résultat durable.

Solidarité affichée, confiance en miettes

La situation humanitaire reste réelle : 1,5 million de personnes sont déplacées, et la présence du secrétaire général à Port-au-Prince maintient Haïti sur l’agenda international, à un moment où d’autres crises mondiales tendent à l’effacer des priorités diplomatiques. La nouvelle force de répression des gangs, encore en cours de déploiement, n’a pas encore eu le temps de faire la preuve de son efficacité ou de son échec.

Vingt ans de missions successives, deux scandales majeurs non réparés et un fonds d’indemnisation financé à 5 % composent un historique qui pèse lourd face à toute nouvelle promesse. La population haïtienne, comme le souligne Pierre Espérance, n’attend plus grand-chose de ces gestes répétés.

Tant que les engagements pris à Port-au-Prince ne se traduiront pas par des résultats vérifiables sur le terrain — sécurité durable, justice pour les victimes, élections enfin organisées —, la question posée en titre restera ouverte.

Laisser un commentaire