Le sang a encore coulé dans le nord du Bénin. Mardi 20 octobre 2026, à Kika, dans la commune de Tchaourou, un agriculteur s’est vu trancher la main à la machette par un éleveur pour avoir simplement tenté de chasser un troupeau de bœufs en train de dévaster son champ. Ce drame effroyable, qui prive un père de famille de son outil de travail et de son avenir, survient alors que les chiffres officiels affichent une nette baisse des tensions. Mais sur le terrain, l’urgence demeure absolue : il faut transformer les avancées administratives en une paix réelle et durable.
À Kika, l’émotion et la colère sont vives. Comment un simple différend lié à la dévastation d’une parcelle de maïs peut-il basculer dans une telle barbarie ? Cet acte d’une violence inouïe rappelle avec fracas que la transhumance reste une bombe à retardement dans nos campagnes.
Pourtant, au niveau national, la situation s’améliore. Selon les données de la récente revue de performance du secteur agricole présentées à Cotonou, les conflits entre agriculteurs sédentaires et éleveurs transhumants ont enregistré un recul de 42,8 % en 2025. Un progrès indéniable, fruit des efforts de l’État et de ses partenaires.
Pour comprendre la persistance de ces drames, il faut observer les facteurs de friction récurrents. Au premier rang figurent la divagation des troupeaux et le piétinement des cultures (maïs, mil, niébé, riz), cause majeure qui représente plus de la moitié des litiges enregistrés. À cela s’ajoutent les effets du changement climatique (assèchement précoce des mares, raréfaction des pâturages), qui intensifient la compétition pour la terre et l’eau, ainsi que les divergences sur la délimitation des espaces agricoles et pastoraux.
Les élus locaux : acteurs de première ligne dans la résolution des crises
Face à cet engrenage, les élus locaux (maires, chefs de village et d’arrondissement) s’imposent comme les véritables gardiens de la paix sociale. Étant au plus près des réalités du terrain, ce sont eux qui réceptionnent les premières plaintes, apaisent les esprits et empêchent que les querelles ne dégénèrent en affrontements communautaires.
L’exemple de la commune de Lalo, dans le Couffo, est à ce titre un modèle du genre. Anticipant les risques de la saison, la maire Pélagie Gowui a réuni en octobre 2026 l’ensemble des acteurs clés (représentants des éleveurs, agriculteurs, forces de sécurité et élus locaux), autour d’une table pour instaurer une veille pastorale pacifique. Par le rappel des règles (couloirs de passage, sanctions), mais surtout par l’instauration d’un dialogue direct et permanent, la municipalité démontre que l’action locale est la clé de voûte de la prévention.
Cette centralité des exécutifs communaux est également reconnue par le pouvoir central. Lors de la tournée gouvernementale à Covè en juin 2024, conduite par le Garde des Sceaux Yvon Déchénou, aux côtés des ministres de l’Intérieur et de la Décentralisation, le gouvernement est venu échanger directement avec les élus locaux du Zou. Rappelant que l’État ne tolérera plus les violences systématiques, la délégation a promis un accompagnement renforcé des mairies et affirmer que la vulgarisation des textes réglementaires et du Code pastoral en langues locales devait impérativement s’appuyer sur les autorités communales pour être efficace.
Digitalisation et fermeté : doter les communes d’outils modernes
Pour épauler efficacement les élus locaux dans leur mission de médiation, la réponse doit aussi devenir technologique et judiciaire. Le ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche (MAEP) a annoncé la mise en place d’un recensement général du bétail couplé à l’identification des troupeaux par des étiquettes auriculaires à code QR. Grâce à la plateforme Agratime, les autorités locales et les forces de l’ordre pourront identifier en un clic les propriétaires d’animaux fautifs, mettant fin à l’anonymat qui nourrit l’impunité.
Parallèlement, la justice doit poursuivre sa descente vers les communes. Comme promis par le gouvernement à Covè, l’implication accrue des Procureurs de la République et des Officiers de Police Judiciaire aux côtés des maires permettra de lever les blocages administratifs qui freinent parfois le règlement impartial des litiges.
Le drame de Kika doit marquer un tournant définitif. Si la baisse de 42,8 % des conflits prouve que la démarche globale porte ses fruits, le basculement vers le « zéro conflit » passe inévitablement par un soutien accru aux élus locaux. Ce sont eux, grâce à leur proximité et leur légitimité, qui sauront faire du Code pastoral une réalité vivante et transformer la transhumance en un vecteur de cohabitation harmonieuse.
