Commercialisation des métaux usagés au Bénin : de l’or dans les poubelles

A Cotonou et ses environs,  la collecte et la commercialisation des ferrailles sont devenues une vraie industrie dont les acteurs, même ceux qui sont au bas de la chaîne, peuvent gagner jusqu’à 300.000 F Cfa le mois, et certains, à des niveaux plus élevés, jusqu’à 1.000.000 F Cfa et plus. Mais, cette activité demeure, en grande partie, informelle. Enquête.

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A la chasse

« Fers gâtés, batteries gâtées, Gankpo  gblé gblé »,  les acheteurs des ferrailles  ne passent jamais inaperçus. Cigarette aux lèvres,  vêtu d’un tee-shirt blanc – devenu marron par l’effet de la saleté et de la sueur – et d’un pantalon déchiré par endroits, casquette portée à l’envers, Sibé, la vingtaine d’âge à peine, de nationalité guinéenne,  n’a pas perdu du temps, ce lundi 1er Juillet 2013, pour se mettre à la chasse des fers usagés au quartier Agla (13ème Arrondissement de Cotonou) et environs. Son passage ne laisse personne indifférente car,  il ne cesse de prononcer sa formule magique, « gan gblé gblé » dans un Fon (parler local) approximatif.

A son appel, deux jeunes enfants, tous excités,  sortirent d’une maison, l’un avec les restes d’un foyer en fer, rongé presque à moitié par la rouille et l’autre avec un fer à repasser, dans un état similaire. Sibé sortit alors sa balance et jauge la marchandise. Elle ne pèse même pas un kilogramme. En contrepartie, il remet, aux deux gamins, 100 F Cfa et continua son chemin.

Avant la fin de la journée, Sibé reprendra cet exercice, encore et encore, avant de retourner à « sa base » où attendent d’autres acheteurs, à qui il revendra le butin de la journée, quasiment au double du prix d’achat. «À la base, mes seconds se chargeront de débarrasser mes marchandises des déchets, les matières qui ne sont pas des métaux, et les peser à nouveau», explique le jeune Guinéen, qui est en réalité un détaillant.

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C’est en effet, une chaîne dans laquelle le travail de  Sibé pouvait s’arrêter à l’achat et à la revente du fer à ses pairs de « la base » –  le dépôt – où les tas de ferrailles sont stockés, avant d’être acheminés vers les semi-grossistes.

Si déjà à sept heures du matin, Sibé et ses pairs sont dans les rues de Cotonou, la fin de leur journée de travail reste conditionnée par le terrain. «Je fais çà jusqu’à la nuit, 19 heures ou 20 heures, si pluie il n’y a pas», a-t-il indiqué. Après le terrain, Sibé et plusieurs autres revendeurs de fers usagés se retrouvent à leur dépôt pour faire le tri et le point. C’est à ce dépôt que tout se décide, au point de vue profit.

Des nettoyeurs intéressés

«Il y a des fois, je ne sais même pas où mettre toutes ces choses», se plaint Djibril, habitant à Cocotomey et  propriétaire de véhicules poids lourds dont les jantes usées s’accumulent. Cette difficulté d’encombrement des métaux inutiles, plusieurs citoyens la ressentent, parfois sans solution. Mais, les « gan gblé gblé hoto », autrement dit les acheteurs de fers usagés, les en débarrassent ; et paradoxalement, «on leur donne encore beaucoup d’argent pour  les aider à se débarrasser de leurs ferrailles gâtées, parce qu’on achète le fer, vous voyez», a souligné Junior, un Ghanéen, revendeur de métaux, qui sillonne Cocotomey et ses environs au quotidien, à la recherche de marchandises.

Mieux, les revendeurs de fers usagés et autres métaux, n’hésitent pas à aider des ménages à se débarrasser de leurs ordures, en se saisissant de leurs poubelles, pourvu qu’elles renferment des métaux de quelque nature.

D’ici et d’ailleurs, mais pas de femmes

Le commerce des métaux attire de plus en plus de jeunes désœuvrés dans la ville de Cotonou.  A « la base », comme le désigne affectueusement Sibé et ses pairs, ils sont nombreux, mais les portefeuilles sont individuels ou à la limite à deux. Sur une dizaine de dépôts visités, aucune femme. Du moins, elles sont présentes, mais pour nourrir les travailleurs de la chaîne et non pour y participer.

«Je suis du Ghana, mais ici, c’est pas çà le problème. C’est travail le problème», affirme Junior avant d’ajouter que parmi eux, figurent aussi des Béninois – très peu – des Nigérians, des Guinéens, des Togolais, des Nigériens… Si leurs nationalités diffèrent, les « gans gblé gblé hoto » ont quelque chose en commun. Il s’agit de leur réputation qui fait d’eux, à tord ou à raison, des « voyous » à cause de leur comportement.

Jusqu’à un million de F Cfa le mois

Le commerce de la ferraille usagée est une activité qui fait bien vivre les acteurs du secteur. Quartier Vèdoko, dans l’après-midi de ce vendredi 19 juillet, A peine dame « maman Fèmi », s’est-elle débarrassée de son réfrigérateur hors d’usage, quand  Bruno, un  autre revendeur de ferraille se pointa. Après avoir rodé quelques minutes autour de l’appareil, il s’introduit dans la maison pour découvrir la propriétaire. Celle-ci n’hésita pas à donner son accord de vente. Au bout de quelques minutes de négociations, la vente fut conclue, contre la modique somme de 5.000 F Cfa. Ce réfrigérateur vient s’ajouter, dans la brouette aménagée de Bruno, à une moto toute rouillée. Bruno vient donc de faire une bonne affaire. «Bon, çà ne vient pas tous les jours, mais quand on se promène beaucoup dans les quartiers, on trouve», se réjouit-il.

En effet, la raison de cette excitation est plutôt justifiée par le prix d’achat avantageux des deux marchandises, qu’il ira dépiécer au dépôt. «La moto, je l’ai achetée à 7.000 F Cfa,  je pourrai la revendre deux, trois ou quatre fois plus,  parce que quand nous achetons en gros, c’est plus rentable, car normalement, nous achetons le kilogramme de ferraille à 100 F Cfa, le bronze à 800, l’aluminium  à 400 et le cuivre à 2.500 F Cfa.  Ainsi, quand c’est en gros, les gens ne font pas attention», a-t-il avoué.

Ce faisant, aux dires de Bruno, confirmés par certains de ses pairs, au terme d’une semaine laborieuse, un détaillant de métaux peut arriver à acheter 100 à 3.000 kilogrammes, tous métaux confondus, sans compter les objets non pesés, tels que les motos, les réfrigérateurs, voire des véhicules hors d’usage. Pour un revenu pouvant aller jusqu’à 500.000 F Cfa.  Et ces détaillants ne sont pas étouffés par le coût d’achat c’est parce que le butin quotidien est vendu au terme d’une journée. Ce qu’ils réinvestissent le lendemain.

Pour rentabiliser cette dépense, la chaîne va des détaillants aux semi-grossistes, jusqu’aux grossistes. Les premiers, au terme de leur journée d’achat, vont voir les semi-grossistes qui refont la pesée, après avoir débarrassé les ferrailles des matières non-métalliques. Au terme de l’exercice, les détaillants peuvent parfois perdre. Mais, en général, ils s’arrangent avec maintes astuces, pour que cela n’arrivent pas.

«Et à la fin du mois, après les achats de ferrailles et l’alimentation, je garde un peu d’argent avec moi et j’envoie  300.000 F Cfa, comme çà, à ma famille en Guinée», a indiqué Sibé avec un air de satisfaction.

Quant aux semi-grossistes, ils sont les seuls qui peuvent afficher des chiffres exacts sur leurs transactions. Ainsi, gagnent-ils entre 25 et 100 F Cfa, selon le métal (fer, cuivre, aluminium) sur chaque kilogramme de ferraille à eux revendu par les détaillants. Au terme d’une semaine, «nous faisons le point et allons les revendre à la grande base à Akpakpa. Moi je vends parfois une tonne», a admis « Siki boy », un Nigérian exerçant cette activité depuis une dizaine d’années, et dont le dépôt se situe au quartier Agla.

Par ailleurs, il avoue faire un bénéfice net allant de 500.000 F Cfa à 1 million de francs Cfa, le mois, malgré la récession que connaît actuellement l’activité. «Je réinvestis l’argent dans autre chose au Nigeria», s’est-il réjoui.

Destination locale finale

Qui sont alors au bout de la chaîne et où vont les fers collectés dans la ville de Cotonou et ses environs. La réponse à ces préoccupations nous a fait découvrir le grand dépôt situé non loin de la Radio Capp Fm à Akpakpa. Ici, c’est la destination finale de la chaîne locale.

Il sonnait huit heures du matin, ce vendredi 12 juillet. Les semi-grossistes, avec leurs marchandises dans des camionnettes, et quelques rares détaillants de la zone, se bousculent pour rentrer dans le dépôt afin de finaliser la vente de leurs marchandises.

Ici, les responsables ne veulent pas faire part des chiffres de leurs transactions, de peur de se mettre le fisc à dos. Car, dans la chaîne, ils sont, d’après les habitués des lieux,  les seuls à être taxés, parce qu’exportant les marchandises. Quant aux autres acteurs, ils ne sont aucunement inquiétés par une quelconque taxe.

En effet, le dépôt d’Akpakpa est une véritable industrie. Au bout de chaque mois, où des milliers de tonnes de métaux y sont déversés contre des centaines de millions, il est procédé à une compression de ceux-ci, selon leur catégorie. Ensuite, suit leur paquetage dans plusieurs conteneurs qui seront embarqués plus tard pour plusieurs destinations. A en croire Romaric, un autre semi-grossiste, habitué de ce dépôt, ces conteneurs vont à destination de plusieurs pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie.

Ainsi va à Cotonou et ses environs, l’industrie de la collecte et de la commercialisation des métaux usagés. Une industrie qui nourrit mieux ses acteurs, à chaque niveau de la chaîne, qu’un fonctionnaire moyen. Comme quoi, il n’existe pas de sot métier.

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