Le journalisme, ce dur métier

On ne parle plus d’eux qu’au passé. Ghislaine Dupont et Claude Verlon, en mission de reportage dans le nord du Mali, ont été enlevés, puis assassinés. C’était le samedi 2 novembre 2013. Deux journalistes dont on s’accorde à souligner le professionnalisme et les qualités de cœur et d’esprit.

Publicité

Deux confrères qui s’ajoutent, à leur tour, à la longue liste des professionnels de la presse morts sur le champ du devoir. Le risque est une donnée attachée à toute action humaine. Un bloc de pierre qui se détache accidentellement peut faire passer de vie à trépas un ingénieur ou un ouvrier du bâtiment s’activant sur un chantier. Un chauffeur de taxi et un conducteur de taxi-moto peuvent ne plus se relever, l’un d’une collision, l’autre d’une chute. Un coup malheureux est vite arrivé sur un ring. Un boxeur peut s’en trouver irrémédiablement cloué au sol. Pour dire que le journaliste, comme tous autres professionnels, dans tous autres corps de métier, n’échappe point au risque de payer le prix fort dans l’accomplissement de sa mission d’information. La difficile et exaltante mission, faut-il le souligner, d’informer, de satisfaire au droit du public à savoir et à comprendre, à s’informer et à être informé. Mais il se trouve que le risque que coure le journaliste, dans l’exercice de sa profession, est loin d’être de la même nature que celui qui accompagne l’action de l’ingénieur ou de l’ouvrier du bâtiment, du conducteur de taxi-moto ou du boxeur. Le risque qui plane sur ceux-ci relève de l’accidentel, c’est-à-dire du fortuit, de l’inattendu. Le risque que prend le journaliste est consubstantiel à son métier, un risque qui fait entièrement corps avec sa profession. On peut le dire, le journalisme est un métier à risque, un métier à haut risque. Le chauffeur de taxi n’est pas tenu de traverser une zone dangereuse de combat qui bruit du crépitement et du grondement des armes. La sagesse ordinaire lui dicte de se mettre à l’abri. Le journaliste, quant à lui, y va. Parce qu’il est expressément appelé à témoigner. Aussi ne peut-il ni éviter, ni contourner, ni fuir un enfer dans lequel il sait pourtant être en danger. Le témoin qu’il est et qu’il doit s’efforcer de rester, en ce qu’il prête ses yeux, ses oreilles, son nez, sa tête et son coeur à la masse indifférenciée de son public, l’oblige à aller jusqu’au bout, quoi qu’il en soit et quoi qu’il lui en coûte. Le boxeur en difficulté peut être sauvé par le gong ou par le jet de l’éponge. Le journaliste pris dans la fournaise d’un théâtre d’opération n’a nulle part où aller. Il n’a personne sur lequel compter. Il n’a qu’un devoir : informer, nous informer au péril de sa vie. Et Dieu sait que nous sommes loin d’imaginer ses conditions de travail, au frais ou au chaud que nous sommes dans le calme feutré de nos salons. Il s’y ajoute que le journaliste passe pour un guerrier qui va à la guerre avec des moyens dérisoires. C’est de la folie que de n’avoir à opposer à un fusil, à un char d’assaut que sa plume, que son micro, que sa caméra. Par ailleurs, le journaliste, tout comme le policier, pour la manifestation de la vérité, mènent des enquêtes. L’un et l’autre conduisent des investigations. La démarche et l’approche de l’un et de l’autre se rejoignent et se recoupent. Mais le policier a l’avantage de la contrainte par corps, de la garde à vue, de l’interrogatoire, souvent musclé, pour parvenir à ses fins. Aucun de ces moyens d’action n’est offert au journaliste. On n’en attend pourtant, au terme de son investigation, que la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Enfin, la matière que traite le journaliste, à savoir, l’information, n’est pas une donnée neutre. L’information, denrée sensible s’il en est, participe d’un enjeu majeur. Elle a un prix. Elle touche à des intérêts insoupçonnés. Ce qui fait du journaliste un professionnel dérangeant. Il provoque, à son corps défendant, le flux et reflux des intérêts contraires qui se télescopent violemment. Il faut avoir à l’œil celui-là qui a le pouvoir de provoquer des tsunamis. De deux choses l’une : soit le journaliste est à neutraliser après qu’il fut pris dans la nasse des complicités maffieuses ; soit le journaliste est à écraser, à effacer de la surface de la terre. C’est ce qui est malheureusement arrivé à nos deux confrères, Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Nous saluons leur mémoire. Nous nous penchons, avec le plus grand respect, sur leur dépouille. Au nom de notre beau et difficile métier.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *