Photo d'illustration : Ange Gnacadja

Les Écureuils sont tombés, “les armes à la main” dit le Président Talon. Ils ont été vaillants, ont donné le meilleur d’eux mêmes. Ils ont suscité espoir et fierté. Le Bénin a oublié sa morosité, ses rancœurs, animosités, et peines pour un petit moment.

La bravoure des Écureuils a déclenché les joies qui généralement habitent le sport, mais joies éprouvées différemment par les joueurs, le peuple, les dirigeants et les politiciens. Ces derniers, au Cameroun, aux Etats Unis, en Côte d’Ivoire ou ailleurs, utilisent un bon résultat pour légitimer leurs politiques et pouvoir. Aux Etats Unis, un pays construit sur des fondations racistes et discriminatoires, il s’agissait de légitimer la supériorité “raciale” des Blancs ou la domination que le pays exerçait dans le monde. Gagner signifiait être les meilleurs sur le terrain et ailleurs. Heureusement, les progrès scientifiques en biologie (ADN) ont déboulonné tous ses mythes.

Sur les stades aussi, les records n’appartiennent plus exclusivement aux Blancs, dès l’instant où l’égalité des chances pour tous a été arrachée par de longues luttes. Il est devenu difficile d’éliminer une équipe qui gagne sur le terrain comme cela s’est produit en Allemagne aux Jeux Olympiques de 1936. Le Pérou avait défait l’Autriche (pays dont Hitler est originaire) par 4 buts à 2, après que trois buts eurent été annulés. Sur la base d’arguments frivoles, le match fut annulé et le Pérou fut éventuellement éliminé pour avoir refusé de jouer un autre match. Au Cameroun, les bons résultats n’ont pas fait progresser le football, et les autres sports ont été négligés.

Gagner à tout prix

Pour les joueurs, comme pour les hommes politiques, remporter un match représente l’ultime accomplissement, celui qui compte. Cependant, en tant qu’ancien footballeur, remporter un match n’est pas tout. Il s’agit aussi d’un jeu, aux plaisirs multiples, variés et intenses: la rivalité avec un joueur du club adverse, la beauté d’un geste, la solidarité d’un coéquipier, la qualité d’une action, la créativité, la personnalité du joueur, la confiance d’un coach ou le désir de se faire plaisir, de plaire à ses amis, parents ou à la communauté immédiate, la réalisation d’un vieux rêve personnel, etc… Tout cela peut, mais ne devrait pas se noyer dans les élans nationalistes de courte vue et étroits, où gagner à tout prix, en trichant quelquefois, devient le jeu lui-même.

Pour les dirigeants, le football est souvent une vache à lait. Il faut la traire. Une victoire sert à entretenir l’illusion que les actions menées sont les meilleures. Le bon résultat d’un match permet de nourrir des formes vicieuses de clientélisme vis-à-vis des chefs d’état, de la FIFA, et aussi des joueurs vis-à-vis des dirigeants. Lors de la qualification du Bénin pour la Coupe d’Afrique, les promesses spontanées de sous du président de la fédération et du président de la république étaient une bonne indication du sens que nous accordons à une victoire et d’une certaine approche de guérilla que nous accordons à la gouvernance du sport. Plutôt que de révéler ou renforcer un système de rémunération à long terme, durable et équitable, les larrons profitent de l’occasion pour montrer que l’argent est le début et la fin. 

Pour une vraie culture du sport

Pour le peuple, le sport est un objet d’identification puissant, des petites communautés à la nation. Il reflète son caractère, mais il le forge aussi. Il est une aire de rencontre et de dialogue. Au Bénin, et peut-être dans la grande majorité de l’Afrique, la fantaisie, l’originalité, la diversité, définissent le quotidien. Le spectateur se rend au stade pour voir les prouesses de celui dont on parle, et lorsque le geste est beau, il est heureux. Il jouit visiblement. Malheureusement, tout cela a abandonné nos stades. Le spectacle a disparu, au nom du résultat et de l’argent. 

Cinq matches, trois nuls, une victoire aux pénalties, une défaite étriquée. Trois buts marqués. C’est peut-être honorable pour le petit écureuil perdu parmi ses voisins d’Afrique de l’Ouest qui ont souvent glané de meilleurs résultats, comme le Ghana, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, le Nigéria, etc.. Posons un moment. Honnêtement et à mon humble avis, les réjouissances se sont manifestées autour d’un  football sans panache, peu créatif, peu brillant et défensif. Le football, au Bénin et en Afrique perd rapidement son âme, sa personnalité, et n’offre plus de spectacle. L’on ne s’agite plus qu’autour des équipes nationales de football.   

Le parcours des Écureuils fut inattendu. Sera-t-il éphémère? Cela servirait-il à déclencher une politique de football et sportive conséquente où on écoute, fait de la place et s’occupe des centaines de milliers d’individus, hommes, femmes et enfants? Ils ont besoin de sport et le pratiquent dans des conditions précaires (espaces inadéquats, encadrement insuffisant, risques sanitaires). Ils le pratiquent tous les jours (surtout le weekend) au bord de la mer, sur les espaces ouverts, sur les parkings, autour des monuments publics et dans les stades, lorsque ceux-ci existent. Telle demeure la grande équation à résoudre pour échapper à un urbanisme oppressif. Nos villes sont devenues de vrais terroirs d’aigreur, d’agressivité et de micro-agressions quotidiennes que le fair play et la civilité ont déserté. Les villages sont négligés. Le gouvernement y investit très peu et l’argent de la FIFA n’y arrive pas.

Promouvoir un sport qui répond aux aspirations des individus et de leurs communautés devrait être l’axe principal d’une politique sportive. Le peuple aime le football et il mérite de le jouer. Il s’agit d’établir une solide culture du sport qui développe le jeu et les valeurs universelles de probité, courage, persévérance, abnégation, etc. Le dernier des habitants du Bénin, quels que soient son âge et son genre, devrait pouvoir marcher, courir ou jouer dans de bonnes conditions quand il ou elle le désire. Les Perdrix de Kouchimey (village du sud du Bénin, situé dans le département du Couffo) sont une équipe de femmes de plus de 40 ans pour la plupart, qui s’organisent pour jouer au football tous les samedis. Elles jouent pieds nus sur un terrain vague, avec des touffes d’herbe ici et là, pieds nus, avec le minimum de protection. Elles représentent un exemple à encourager et multiplier, qui devrait faire notre fierté, orgueil et plaisir. Ce sont ces joies qui rendront la nation forte, paisible, en bonne santé, de bonne humeur et accueillante.

Simon Adetona Akindes, Professeur

Department of Politics, Philosophy and Law

University of Wisconsin-Parkside, USA

Voir les commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

SVP, Entrez votre commentaire
SVP saisissez votre nom