Depuis quelques jours, deux vidéos de responsables religieux font le tour des réseaux sociaux. Il s’agit de la vidéo du prêtre des cultes endogènes, David Koffi Aza et celle du prêtre catholique Père Justin Bocovo. Le premier, très remonté contre l’église catholique au sujet d’un rituel des jumeaux désormais pratiqué dans la religion romaine, a exigé la cessation de cette pratique. « Je mets à témoin l’opinion publique, le gouvernement, le ministre de l’intérieur, pour rappeler à l’ordre l’église catholique romaine » a déclaré David Koffi Aza. A l’en croire, l’église catholique s’approprie des rituels réservés à la tradition endogène.
Ce qui est inacceptable d’après lui. Quant au prêtre catholique, sa religion est loin de s’accaparer d’un rituel de la religion d’en face. « Depuis quelques années, le Seigneur m’a inspiré de libérer les frères et sœurs à travers une célébration de la cérémonie de sortie de jumeaux devant la vierge marie », justifie le Père Justin Bocovo. Pour lui, ce rituel vise à exorciser les fidèles jumeaux et les purifier. Il a, par ailleurs, fait savoir que cette pratique sur sa paroisse date de 06 ans déjà. Les deux camps se renvoient mutuellement la balle, chacun cherchant la primeur de la vérité. L’objectif ici n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort. Il ne s’agit pas non plus de défendre un camp contre un autre. Mais, il s’agit plutôt d’appeler chaque partie à garder la tête froide et éviter toute attitude visant à troubler et à porter un quelconque préjudice à la quiétude des populations.
La cohabitation religieuse au Bénin est légendaire. Elle a toujours caractérisé ce pays et ses habitants épris de paix. Depuis de nombreuses années, les communautés de toutes les obédiences ont vécu en bonne intelligence et il n’est pas rare de voir côte-à-côte et vivre ensemble musulmans, chrétiens et adeptes des religions endogènes. L’heure est plutôt au dialogue franc et sincère en cette période où les groupes djihadistes frappent à nos frontières avec des attaques meurtrières qui endeuillent l’armée béninoise et les paisibles populations du septentrion.
Réaction du Père Adékambi : Voici des éléments de réponse à ta quête.
1. Je ne suis pas informé de la célébration chrétienne catholique de la cérémonie des jumeaux.
2. Je suis informé des célébrations chrétiennes catholiques de chrétiens Fon, selon des rites inculturés, c’est-à-dire inspirés de rites culturels Fon.
3. Nous appelons ça « inculturation »: emprunter aux cultures tout ce qui peut nous aider à dire, célébrer et vivre notre foi. Le principe est que : nous sommes des chrétiens catholiques, mais nous ne sommes pas des Blancs. La foi chrétienne (ou musulmane) a inévitablement une foi inculturée : exprimée, comprise et vécue dans, par et à travers une culture. Le manifeste pour une foi africaine inculturée est contenu dans un collectif de 1956 intitulé Les prêtres noirs s’interrogent. Il a été réédité à l’occasion des 60 ans de sa parution. Toutes ces revendications pour un christianisme catholique africain a trouvé une réponse officielle de l’Église catholique par la bouche du Pape Paul qui disait en 1969, lors de sa visite à Kampala : « Africains, vous pouvez et vous devez avoir un christianisme africain ».
4. L’inculturation revendiquée, réclamée et officiellement reconnue et promue par l’Église suppose un regard positif sur les cultures africaines par le christianisme catholique : nos cultures ont des valeurs de tout genre qui peuvent être assumées par le christianisme. Mais aussi, elles ont des réalités qui sont contraires à la foi catholique.Réduire la rencontre entre le christianisme catholique et les cultures africaines du temps des missions équivalent au temps de la colonisation, c’est preuve d’une honnêteté intellectuelle discutable. Nous n’en sommes plus à l’époque où nos cultures étaient diabolisées.
5. L’inculturation, à mon humble avis, suppose deux choses. Premièrement, que les cultures africaines ne sont pas les propriétés exclusives des gestionnaires de la culture, que ce soit les gestions politiques ou religieux. Les cultures sont nos patrimoines communs dans lesquelles les héritiers d’une autre foi peuvent aller puiser. Deuxièmement, cela demande des recherches scientifiques critiques à la lumière de la raison et de la foi professée (christianisme ou islam).
6. L’inculturation des rites funéraires Fon d’Abomey. C’est vrai. L’Église catholique d’Abomey a conçu un rituel, pour ses fidèles, qui comprend des rites et des symboles empruntés aux rites et symboles culturels Fon. Résultat : nous avons deux variantes du même rite : une, traditionnelle, pour les non catholiques, et une pour les Fon catholiques. Pour ma part, ces deux bonnes guerres, pour les raisons exposées ci-dessus. Il n’y a aucune raison d’en vouloir à l’Église catholique. Cependant, on lui en veut parce que les gens préfèrent de plus en plus ce rite inculturé pour plusieurs raisons.
7. La question de l’inculturation de rites religieux liés à des divinités.
C’est une première, à ma connaissance, si on exclut les rites de divinités qui ont été inculturés dans le répertoire des chants, des rythmes et des mélodies des chants liturgiques catholiques. Toutefois, dans la perspective de l’inculturation, je comprends bien que cela pose problème, et ce, pour deux raisons. La première est que la frontière entre le cultuel et le rituel est très difficile à tracer. Nous, nous essayons de le faire dans l’oeuvre de l’inculturation. La deuxième est que l’inculturation porterait explicitement sur un élément religieux cultuel, du culte d’une divinité du panthéon culturel. Ceci étant, je comprends très bien l’entreprise de mon confrère indexé dans l’audio que je connais bien. Voici mes éléments de compréhension.
Le panthéon Fon et/ou Yoruba est illimité. Pour ma part, je classe les divinités en divinités cosmiques (règne animal, règne végétal, règne minéral, astres, etc.), en divinités mythologiques, notamment celles qui sont contenues dans Ifa, à commencer par Ifa lui-même, puisque chacun des Odu est une divinité, et les divinités anthropogénétiques ou êtres humains déifiés en raison de leur anomalie de tout genre : les Toxosu des Fon les Ibeji des Fon et des Yoruba, les enfants sorciers des cultures du Nord Bénin. L’Église est engagée à sauver les enfants sorciers (et les Toxosu) et c’est apprécié par beaucoup comme une oeuvre sociale.
La gémellité peut être aussi faire l’objet d’une oeuvre de libération en lui enlevant son caractère fasciendum et tremendum. De fait il y a, depuis des années, dans l’Église catholique au Bénin, des associations de jumeaux. Je parie que ce n’est pas pour faire des sacrifices à la divinité de ce nom. Tout au contraire !
Il me paraît donc normal, aujourd’hui, que des chrétiens catholiques ayant fait des jumeaux ne se soumettent aux rites traditionnels des jumeaux, mais que l’on en cherche des variantes qui leur soient propres, au nom de leur identité culturelle, de leur foi, mais aussi de la raison critique que connaissent bien nos cultures.
Quant aux menaces de l’auteur de la vidéo, il faut les prendre au sérieux. Mais ce n’est pas la divinité Ibeji qui nous fera du mal. Ce sont des humains, en chair et en os, qui s’en chargeront. C’est une aussi une réalité de notre culture et de nos cultes endogènes. Des laïcs, hommes et femmes, pour ne citer qu’eux, sont morts pour la cause de la rencontre entre foi, culture et raison, ainsi que pour la cause des variantes chrétiennes catholiques de certains rites culturels.
Moïse Adéniran Adékambi, prêtre
Qui est le Père Adékambi ?
Moïse Adéniran Adékambi, est un prêtre béninois très cultivé , servant actuellement au Canada. Il est Spécialiste de la Bible (DEA), Dr en théologie, Praticien de l’inculturation de la foi catholique , Secrétaire général de l’Association Panafricaine des Exégètes Catholiques et Vicaire général du diocèse de Gaspé, Qc, Canada. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur le fâ.
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