La reconnaissance officielle par le Rwanda de sa « coordination sécuritaire » avec le M23, loin de constituer un simple ajustement rhétorique, ouvre potentiellement une boîte de Pandore aux conséquences juridiques, diplomatiques et stratégiques considérables pour Kigali.
L’auto-incrimination juridique
En admettant publiquement son implication aux côtés du M23, le Rwanda fournit lui-même un élément de preuve exploitable devant les juridictions internationales. Le Procureur de la Cour pénale internationale a annoncé la réactivation de ses enquêtes sur les crimes perpétrés dans la province du Nord-Kivu depuis janvier 2022.
Human Rights Watch a souligné que le gouvernement rwandais, qui soutient directement le M23, pourrait être complice des crimes de guerre commis par ce groupe armé. Cette complicité devient désormais plus facile à établir puisque Kigali ne peut plus invoquer l’absence de lien formel avec la rébellion.
Les exactions documentées sont nombreuses. Le M23 a exécuté sommairement au moins 21 civils et vraisemblablement un nombre beaucoup plus élevé à Goma les 22 et 23 février 2025. L’organisation a également accusé le gouvernement rwandais et le M23 de commettre des crimes de guerre en transférant de force des personnes au sein des territoires occupés et en les déportant vers le Rwanda.
La CPI dispose désormais d’un aveu officiel établissant la chaîne de commandement entre Kigali et les auteurs présumés de ces crimes.
L’effondrement du narratif défensif
Pendant des années, le Rwanda a justifié toute présence militaire au Kivu par des « mesures défensives » face à la menace des FDLR. Cet argument vient d’être pulvérisé par les propres experts des Nations unies.
Le rapport des experts de l’ONU de juillet 2025 a démontré que les engagements militaires des Forces rwandaises de défense ne visaient pas principalement à neutraliser les FDLR ni à contrer une menace existentielle présumée contre le Rwanda. Au contraire, les renforts et opérations militaires décisives visaient à conquérir des territoires supplémentaires, tandis que la présence continue des forces rwandaises permettait à l’AFC/M23 de consolider son contrôle.
Les experts ont établi que le contrôle de l’est de la RDC par l’AFC/M23 garantissait au Rwanda l’accès à des territoires riches en minerais et à des terres fertiles. Selon des sources proches du gouvernement rwandais, l’objectif final de Kigali était de contrôler le territoire de la RDC et ses ressources naturelles.
L’aveu rwandais, couplé à ces conclusions onusiennes, transforme une « opération défensive » en ce qui ressemble juridiquement à une agression caractérisée contre un État souverain.
L’exposition aux sanctions internationales
La reconnaissance officielle facilite considérablement l’adoption de mesures coercitives. Les États et organisations internationales qui hésitaient à sanctionner le Rwanda en l’absence d’aveu formel perdent cet argument.
Comme l’a rappelé Afrikarabia, la sous-secrétaire d’État adjointe américaine Sarah Troutman a été très claire devant la Chambre des représentants : « Ceux qui menacent la paix seront tenus pour responsables ».
Washington, qui a exercé une pression décisive pour obtenir cet aveu, dispose maintenant d’un levier supplémentaire. Si Kigali ne respecte pas ses engagements dans le cadre des accords de paix, l’administration américaine pourra justifier des sanctions en s’appuyant sur les propres déclarations rwandaises.
Le piège de la responsabilité continue
En reconnaissant sa « coordination » avec le M23, le Rwanda assume désormais une responsabilité pour les actions futures du groupe rebelle. Chaque exaction, chaque violation du cessez-le-feu, chaque crime documenté pourra être directement imputé à Kigali.
Le nombre de violences contre les civils a explosé, avec des exécutions sommaires, des camps bombardés, et de nombreuses femmes et enfants victimes de violences sexuelles et d’enlèvements systématiques.
Le M23 n’étant pas un acteur que Kigali contrôle totalement dans ses actions quotidiennes sur le terrain, le Rwanda s’expose à devoir répondre d’actes qu’il n’aura pas nécessairement ordonnés mais dont il sera considéré comme co-responsable.
L’affaiblissement de la position régionale
Le 7 juin 2025, le Rwanda s’est retiré de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale alors qu’il devait en prendre la présidence tournante. Ce retrait illustre l’isolement croissant de Kigali sur la scène régionale.
Le président congolais Félix Tshisekedi a lancé depuis la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies un appel solennel à la reconnaissance internationale d’un « génocide des Congolais » dans l’est de la RDC, attribuant ces violences au soutien rwandais au M23.
L’aveu rwandais donne du crédit à cette accusation. Même si Kigali a qualifié cette déclaration de « ligne rouge », la reconnaissance de son implication rend plus difficile le rejet catégorique des accusations congolaises.
Un pari risqué sur l’impunité
En choisissant la transparence partielle, Kigali semble parier sur le fait que la communauté internationale préférera un Rwanda coopératif à des poursuites qui déstabiliseraient la région. C’est un calcul qui repose sur plusieurs hypothèses fragiles : que les États-Unis maintiendront leur soutien stratégique, que la CPI n’ira pas jusqu’au bout de ses enquêtes, et que les preuves accumulées ne franchiront jamais le seuil d’une mise en accusation formelle.
En définitive, cet aveu représente un tournant dont Kigali ne maîtrise pas toutes les implications. En sortant de la « zone grise » du déni, le Rwanda entre dans une zone de responsabilité assumée où chaque crime du M23 devient potentiellement le sien.