Niger : Orano avertit qu’il poursuivra « quiconque » tenterait de s’emparer de son uranium

Dans un face‑à‑face juridique qui montre l’une des plus vives tensions économiques et diplomatiques entre Niamey et une entreprise étrangère, le groupe nucléaire français Orano a déclaré ce mercredi qu’il engagerait des actions en justice non seulement contre l’État nigérien mais aussi contre « quiconque voudrait mettre la main » sur un stock d’uranium qu’il estime lui appartenir. Un enjeu clé : la propriété et le contrôle des ressources minières stratégiques, au cœur d’un bras de fer croissant entre le Niger et le groupe français.

Dans une audition devant les sénateurs français, le président du conseil d’administration d’Orano, Claude Imauven, a exprimé la fermeté accrue de l’entreprise face à ce qu’elle qualifie de violations répétées de ses droits dans le Sahel. Il a affirmé que le groupe entendait poursuivre toutes les voies judiciaires possibles pour défendre ce qu’il considère comme sa propriété légitime, y compris contre des acteurs tiers susceptibles de tenter d’accéder à au moins 1 000 tonnes d’uranium actuellement sous la garde du pouvoir nigérien à l’aéroport de Niamey.

Une bataille juridique autour de l’uranium nigérien

Ces engagements judiciaires d’Orano interviennent dans une situation déjà marquée par une détérioration des relations entre le Niger et l’entreprise française, historiquement implantée dans ce pays sahélien riche en ressources. Depuis le putsch de 2023, qui a conduit à un changement de régime et à une réorientation géopolitique de Niamey, les autorités militaires ont progressivement repris le contrôle des opérations d’extraction minières, contestant les accords en vigueur depuis des décennies. En juin 2025, le gouvernement nigérien a annoncé la nationalisation de la société SOMAÏR, dont Orano détenait une participation majoritaire depuis l’époque d’Areva, déclenchant une série de procédures d’arbitrage international entre les deux parties.

Publicité

La somme d’uranium au centre du conflit provient de la société minière SOMAÏR, située à Arlit, dans le nord du Niger, où Orano exploitait historiquement le minerai. Le stock de concentré d’uranium jaune‑cake, estimé à plus de 1 000 tonnes, représenterait une valeur marchande se chiffrant à 250  millions d’euros selon certaines sources et revêt une importance stratégique aussi bien sur le plan commercial que géopolitique.

Orano affirme qu’une partie de ce stock a été déplacée depuis Arlit vers l’aéroport international de Niamey par les autorités nigériennes et y demeure, bien que des informations précises soient encore manquantes. Selon des images satellites et des sources indépendantes, plusieurs convois routiers observés début décembre auraient transporté des matériaux susceptibles d’être liés à ces stocks, ce qui alimente les inquiétudes quant à la circulation et à l’appropriation de ces ressources précieuses.

Entre souveraineté nationale et intérêts économiques

Le géant français du nucléaire s’appuie sur au moins une décision rendue le 23 septembre 2025 par un tribunal d’arbitrage du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), qui avait ordonné à l’État nigérien de ne ni vendre, ni transférer ou faciliter le transfert du minerai vers des tiers, en attendant que la question de la propriété soit tranchée. Malgré cette injonction, l’incertitude persiste quant à l’application effective de cette décision, renforçant la détermination d’Orano à poursuivre ses recours.

Du côté nigérien, la volonté d’exercer une souveraineté complète sur ses ressources naturelles s’insère dans une dynamique de réorientation politique et économique. Depuis le renversement du gouvernement civil en 2023, le pouvoir militaire a affiché son intention de diversifier les partenariats internationaux, notamment vers des acteurs comme la Russie, tout en chassant son ancienne puissance tutélaire, la France. Cela s’est traduit par des prises de contrôle de mines et l’intention affichée de commercialiser l’uranium nigérien sur le marché mondial indépendamment de Paris.

Ce positionnement de Niamey a contribué à intensifier les frictions judiciaires : outre les procédures engagées par Orano devant le CIRDI, l’entreprise a déjà initié des démarches d’arbitrage contre l’État pour le retrait de licences d’exploitation, et d’autres recours pourraient suivre si la situation ne se normalise pas. Sur le plan économique, la suspension de certaines activités d’Orano dans le pays et la mise en veille de projets comme Imouraren témoignent des coûts directs de cette crise. Sans exportation fiable de son minerai et privée de son principal actif nigérien, la capacité d’Orano à honorer ses engagements de fourniture d’uranium à ses clients internationaux est sous pression.

Vers une issue incertaine

La promesse d’Orano de poursuivre toute tentative d’appropriation de l’uranium nigérien implique désormais que l’affaire pourrait s’étendre bien au‑delà des tribunaux arbitraux traditionnels. En menaçant d’actions judiciaires contre des tiers, l’entreprise ouvre la porte à une implication potentielle d’acteurs internationaux attirés par des ressources stratégiques, tout en cherchant à dissuader toute transaction qui pourrait contourner les décisions de justice existantes.

Alors que les procédures juridiques se poursuivent et que les relations diplomatiques entre Niamey et Paris restent tendues, l’issue de ce conflit aura des répercussions durables sur la gestion des ressources naturelles en Afrique de l’Ouest, les obligations contractuelles des multinationales et les stratégies d’investissements dans le secteur énergétique mondial. L’attention des marchés et des gouvernements reste focalisée sur l’évolution de ce dossier, qui mêle enjeux économiques, droits souverains et complexités juridiques internationales.

Laisser un commentaire