Deux ans jour pour jour après le décès d’Alexeï Navalny dans une colonie pénitentiaire arctique, cinq capitales européennes affirment que l’opposant russe a succombé à un empoisonnement délibéré par épibatidine, une neurotoxine extraite de grenouilles venimeuses sud-américaines. La Russie, par la voix de Maria Zakharova, rejette catégoriquement ces conclusions et les qualifie de manœuvre de désinformation. Cette accusation croisée relance le bras de fer diplomatique entre Moscou et les Occidentaux sur le dossier des armes chimiques. L’affaire pourrait désormais se déplacer devant l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), où les cinq pays ont déposé un signalement officiel.
Alexeï Navalny s’était imposé au fil des années comme le critique le plus virulent du pouvoir russe, mobilisant des centaines de milliers de manifestants à travers le pays grâce à ses enquêtes anticorruption visant l’entourage de Vladimir Poutine. En août 2020, il avait été victime d’un premier empoisonnement au Novitchok, un agent neurotoxique de conception soviétique, alors qu’il se trouvait à bord d’un vol intérieur en Sibérie. Évacué en urgence vers un hôpital d’Omsk puis transféré à Berlin, il avait survécu grâce à l’intervention rapide de l’équipage et des médecins. Une enquête menée conjointement par Bellingcat et plusieurs médias avait mis en cause une unité spécialisée du FSB qui le suivait depuis 2017. Malgré les risques connus, Navalny avait choisi de rentrer en Russie en janvier 2021, où il avait été immédiatement arrêté à sa descente d’avion. Condamné à dix-neuf ans de détention pour des charges qu’il estimait fabriquées, il avait été transféré dans une colonie de haute sécurité située au-delà du cercle polaire arctique. Le 16 février 2024, les autorités pénitentiaires russes avaient annoncé son décès, indiquant qu’il s’était senti mal après une promenade avant de perdre connaissance presque instantanément. Moscou avait alors conclu à des causes naturelles, tandis que sa famille et ses proches s’étaient vu refuser l’accès à sa dépouille pendant plusieurs jours.
Empoisonnement de Navalny en Russie : cinq pays européens accusent le Kremlin
Alors que la Conférence de Munich sur la sécurité battait son plein ce samedi 14 février 2026, les ministères des Affaires étrangères du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de la Suède et des Pays-Bas ont rendu publiques les conclusions de leurs laboratoires respectifs. Selon leur déclaration conjointe, des échantillons prélevés sur le corps de Navalny ont révélé la présence d’épibatidine, un composé sécrété par certaines espèces de dendrobates équatoriennes. Cette substance, qui provoque convulsions, arrêt respiratoire et ralentissement cardiaque, n’existe pas à l’état naturel sur le territoire russe. Les cinq gouvernements en concluent que seul l’État russe disposait à la fois des capacités techniques, du mobile et de l’accès nécessaires pour administrer ce poison à un détenu placé sous sa garde exclusive.
La cheffe de la diplomatie britannique, Yvette Cooper, a souligné que le recours à ce type de substance montrait, selon elle, la crainte viscérale du Kremlin face à toute forme d’opposition politique. Yulia Navalnaya, présente à Munich aux côtés des ministres européens, a déclaré avoir acquis dès le premier jour la certitude que son époux avait été empoisonné. Elle avait révélé en septembre 2025 que des échantillons biologiques avaient été secrètement transférés hors de Russie pour être analysés dans deux laboratoires indépendants. Le chef de la diplomatie allemande, Johann Wadephul, a reconnu que la complexité du processus analytique expliquait le délai de deux ans, tout en affirmant que seuls les exécutants du Kremlin pourraient détailler les circonstances exactes de ce qui s’est produit dans la colonie pénitentiaire.
Mort de Navalny : Moscou rejette les accusations et dénonce une « manipulation » occidentale
La réplique de Moscou n’a pas tardé. S’exprimant auprès de TASS, Maria Zakharova a rejeté en bloc ces allégations, les qualifiant de « bourrage informationnel ». La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a posé une condition préalable à tout commentaire officiel : la publication intégrale des résultats d’analyse ainsi que des formules chimiques identifiées. En l’absence de ces éléments, a-t-elle martelé, toutes les déclarations occidentales ne constituent selon elle qu’un écran de fumée destiné à masquer les difficultés internes des pays accusateurs. Zakharova a également pointé ce qu’elle considère comme un calendrier suspect, estimant que ces révélations surgissent au moment précis où l’enquête sur les explosions des gazoducs Nord Stream semblait progresser. Elle a d’ailleurs établi un parallèle avec l’affaire Skripal, affirmant que chaque fois que des preuves tangibles sont réclamées à l’Occident, celui-ci préfère relancer de nouvelles accusations sensationnelles plutôt que de répondre aux demandes précédentes. Le ministère russe persiste à désigner Navalny comme un simple « blogueur » inscrit sur la liste fédérale des personnes liées au terrorisme et à l’extrémisme. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a pour sa part estimé que cette affaire démontrait la disposition de Poutine à employer des armes biologiques contre ses propres citoyens pour se maintenir au pouvoir.
Le dépôt d’un signalement auprès de l’OIAC ouvre désormais la voie à d’éventuelles procédures internationales contre Moscou pour violation de la Convention sur les armes chimiques ainsi que de la Convention sur les armes biologiques et à toxines. Reste à savoir si cette démarche débouchera sur des mesures concrètes — sanctions ciblées, isolement diplomatique accru — ou si elle se heurtera, comme dans les précédentes affaires d’empoisonnement attribuées à la Russie, au mur du déni et du veto de Moscou sur la scène internationale.

ya foyi c’est dans les îles