Quand deux adversaires avancent une main tendue tout en gardant l’autre dans le dos, on appelle ça une négociation. C’est exactement ce que révèle la séquence de cette semaine entre le géant français Orano et les autorités militaires de Niamey : des signaux d’ouverture simultanés qui masquent mal un bras de fer toujours intact autour de l’uranium de la mine de la Somaïr.
Un appel au dialogue, mais sous pression
C’est à l’occasion de la publication de ses résultats annuels que le directeur général d’Orano, Nicolas Maes, a choisi de tendre la main à Niamey. Le timing n’est pas anodin : le groupe doit rendre des comptes à ses actionnaires sur un dossier nigérien qui pèse lourd. En juin 2025, les autorités militaires du Niger ont procédé à la nationalisation forcée de la Somaïr, filiale locale dont Orano détenait 63,4 % du capital. Depuis, le groupe a perdu tout contrôle opérationnel sur ses actifs nigériens, dont le célèbre gisement d’Imouraren, l’un des plus grands dépôts d’uranium au monde.
Pour Nicolas Maes, un dialogue s’impose aussi pour des raisons techniques : on pense qu’il y a besoin des compétences techniques d’Orano, de ses données, pour pouvoir redonner un futur à ces mines. Un argument pragmatique, mais qui ne masque pas l’essentiel — les stocks bloqués sur site représentent une valeur marchande estimée à 300 millions d’euros.
Niamey met des conditions
De son côté, le chef de l’État nigérien, le général Abdourahamane Tiani, a annoncé sur la télévision publique RTN que le Niger était prêt à restituer environ 95 000 tonnes de yellowcake à Orano, soit 63,4 % des 150 000 tonnes produites sous la gestion du groupe français. En apparence, un geste d’ouverture. En réalité, une ligne rouge clairement tracée : tout ce qui a été produit par la suite est nigérien et restera nigérien, a-t-il martelé.
La distinction est capitale. Elle signifie que Niamey ne reconnaît aucun droit à Orano sur les quelque 2 000 tonnes extraites depuis la nationalisation de juillet 2023 — une position que le groupe français conteste vigoureusement à travers quatre procédures d’arbitrage international. L’une de ces procédures a abouti à une décision interdisant au gouvernement nigérien de toucher aux stocks de la Somaïr, une injonction que Niamey a ignorée en déplaçant le yellowcake hors du site.
L’uranium, nouvelle arme diplomatique
Ce qui se joue dépasse le cadre d’un simple contentieux commercial. Le Niger a ouvertement annoncé négocier avec la Russie, la Chine et les États-Unis pour vendre l’uranium revendiqué par Orano, transformant de fait une ressource minière en levier géopolitique. Les relations entre Niamey et Paris traversent par ailleurs une période de fortes turbulences : mi-février, le général Amadou Ibro, proche conseiller de Tiani, déclarait publiquement que le Niger allait entrer en guerre avec la France — des propos que l’état-major français a qualifiés de guerre informationnelle.
Pour Nicolas Maes, les récentes déclarations des dirigeants nigériens laissent entrevoir peut-être le début d’ouverture d’une discussion. Mais il reconnaît dans le même souffle que les montants d’uranium mis sur la table ne permettaient pas de trouver un deal. Les deux parties affichent une volonté de dialogue tout en maintenant des positions difficilement conciliables.
Un dossier loin d’être refermé
L’enjeu dépasse Orano. La France, qui détient 90 % du capital du groupe, voit dans ce bras de fer une question de souveraineté énergétique. L’uranium nigérien alimente en partie les centrales nucléaires françaises, alors que Paris cherche à sécuriser ses approvisionnements à long terme. De son côté, Niamey a compris que cette ressource, longtemps cédée à des conditions jugées complètement défavorables au Niger selon Tiani lui-même, constitue désormais sa principale carte de pression.
Dialogue ou épreuve de force ? Entre les déclarations d’ouverture et les procédures judiciaires qui s’accumulent, le dossier Niger – Orano ressemble encore davantage à une guerre d’usure qu’à une réconciliation annoncée.



