Tabac : une mutation génétique présente chez 90 % des gros fumeurs enfin identifiée

Neuf gros fumeurs sur dix partagent la même anomalie génétique — et ne le savent pas. Cette découverte rebat les cartes sur la responsabilité individuelle dans l’addiction et ouvre la voie à des traitements ciblés selon le profil ADN du patient.

Chaque année, le tabac tue huit millions de personnes dans le monde. En France, il reste la première cause de mortalité évitable, responsable de 75 000 décès annuels — cancers du poumon, maladies cardiovasculaires, bronchopneumopathies chroniques obstructives. Les non-fumeurs ne sont pas épargnés : exposés à la fumée secondaire, les proches des fumeurs absorbent les mêmes 4 000 substances toxiques, avec un risque accru d’asthme chez les enfants et de maladies coronariennes chez les adultes.

Ce tableau sanitaire alimente depuis des décennies un débat plus discret : pourquoi certains deviennent-ils dépendants en quelques semaines, quand d’autres fument sans jamais franchir ce seuil ?

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La mutation qui court-circuite le cerveau

La réponse se trouve dans le gène CHRNA5. Identifiée par des équipes franco-italiennes en collaboration avec des chercheurs américains et canadiens, une mutation de ce gène — qui code pour la sous-unité α5 des récepteurs nicotiniques — perturbe directement le « circuit de la récompense ». Chez un sujet non porteur, ce circuit se désactive une fois la dose de nicotine atteinte. Chez le porteur, il reste ouvert, contraignant le cerveau à réclamer des doses croissantes pour obtenir le même effet, soit trois fois plus de nicotine nécessaire pour combler le manque.

« Un médicament capable d’augmenter l’activité des récepteurs contenant la sous-unité α5 pourrait permettre de réduire la consommation de tabac et le risque de rechute après sevrage », déclarait Uwe Maskos, responsable de l’unité de Neurobiologie intégrative des systèmes cholinergiques à l’Institut Pasteur, à la publication des travaux dans Current Biology. Cette mutation concernerait 90 % des gros fumeurs et expliquerait les taux de rechute élevés après sevrage : les porteurs rechutent significativement plus souvent que les non-porteurs, à profil démographique égal.

Vers un sevrage sur mesure, ADN en main

Une piste thérapeutique existe déjà partiellement. Des traitements inhibant l’enzyme CYP2A6 — qui accélère le métabolisme de la nicotine — permettent de maintenir un taux plasmatique stable plus longtemps, réduisant le besoin compulsif de rallumer une cigarette, bien que ces traitements restent expérimentaux. Aucune méthode de sevrage spécifiquement calibrée sur le profil génétique du fumeur n’a encore reçu de validation clinique à grande échelle. Une étude publiée dans Nature et menée sur 3,4 millions d’individus par un consortium de plus de 200 chercheurs a identifié 3 823 variants génétiques associés à la dépendance au tabac et à l’alcool — un chantier qui conditionne l’horizon du sevrage personnalisé.

Son influence sur le comportement tabagique oscille entre 40 et 50 % selon les estimations, les facteurs culturels, socio-économiques et politiques publiques pesant dans l’autre plateau. La prochaine étape, selon les auteurs de l’étude de Yalepubliée dans Nature, consiste à reproduire les résultats sur une cohorte distincte pour consolider les 99 variantes génétiques liées à l’initiation du tabac déjà répertoriées. Des essais cliniques sur les inhibiteurs de CYP2A6 devraient livrer leurs premiers résultats d’ici 2027.

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