Capable de tuer jusqu’à trois quarts des personnes infectées, le virus Nipah figure parmi les pathogènes les plus redoutés au monde. Pourtant, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) maintient une position claire : la probabilité d’une propagation internationale reste faible. Comment expliquer ce paradoxe apparent entre une létalité extrême et un risque planétaire jugé limité ?
Une transmission qui freine naturellement la propagation
Contrairement au Covid-19, qui se diffusait massivement grâce à des porteurs asymptomatiques circulant librement, le Nipah présente des caractéristiques épidémiologiques qui limitent considérablement son expansion. Les personnes contaminées développent rapidement des symptômes sévères — fièvre intense, encéphalite aiguë, détresse respiratoire — les rendant peu susceptibles de voyager ou de multiplier les contacts sociaux. « Des flambées similaires se produisent de manière répétée en Inde et au Bangladesh, alimentées principalement par des facteurs culturels et environnementaux spécifiques plutôt que par une transmission interhumaine soutenue », a souligné Linfa Wang, directeur du Centre d’excellence du Global Virus Network (GVN) à la Duke-NUS Medical School de Singapour, dans un communiqué publié le 30 janvier 2026.
La contamination entre humains demeure en effet rare et exige un contact prolongé et rapproché avec un malade en phase aiguë, notamment par exposition aux fluides corporels. Cette caractéristique distingue fondamentalement le Nipah des virus respiratoires à fort potentiel pandémique.
Les dernières flambées confirment un schéma localisé
Les épisodes récents montrent parfaitement cette dynamique contenue. En janvier 2026, deux soignants d’un hôpital privé de Barasat, dans le district de North 24 Parganas au Bengale-Occidental (Inde), ont été diagnostiqués positifs après avoir développé des symptômes neurologiques graves fin décembre 2025. Les autorités sanitaires indiennes ont immédiatement activé un dispositif de traçage rigoureux : sur les 196 contacts identifiés, tous se sont révélés asymptomatiques et négatifs au dépistage. Aucun cas supplémentaire n’a été détecté au 27 janvier, confirmant l’absence de transmission secondaire.
Au Bangladesh, quatre cas mortels sans lien épidémiologique entre eux ont été enregistrés entre janvier et août 2025, répartis dans trois divisions géographiques distinctes (Barisal, Dacca et Rajshahi). Un cinquième cas fatal a été notifié à l’OMS début février 2026 dans la division de Rajshahi. Depuis 2001, le pays a comptabilisé 347 infections pour un taux de létalité de 71,8 %.
Il s’agit du septième épisode de Nipah enregistré en Inde depuis 2001. L’État du Kerala, dans le sud-ouest du pays, a connu plusieurs résurgences depuis 2018, dont une flambée en juillet 2025 ayant causé deux décès sur quatre cas confirmés.
Les chauves-souris frugivores au cœur du mécanisme de transmission
Le réservoir naturel du virus se trouve chez les roussettes, ces grandes chauves-souris frugivores du genre Pteropus présentes dans les régions côtières de l’océan Indien, en Asie du Sud-Est et en Océanie. La contamination humaine survient principalement par la consommation de sève de palmier dattier ou de fruits souillés par les déjections, l’urine ou la salive de ces animaux.
Ce lien étroit avec un écosystème tropical spécifique constitue un frein géographique naturel à l’expansion du virus. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a d’ailleurs évalué le risque pour les voyageurs européens comme « très faible », soulignant que les chauves-souris porteuses du Nipah sont absentes du continent européen, ce qui rend impossible l’établissement d’une circulation animale endémique.
La déforestation massive en Asie du Sud pousse cependant ces mammifères volants vers les zones habitées, multipliant les occasions de contact avec les populations humaines. Les flambées suivent par ailleurs un schéma saisonnier marqué, survenant généralement entre décembre et mai, période durant laquelle les roussettes connaissent un stress nutritionnel et reproductif favorisant l’excrétion virale.
Une mobilisation internationale malgré le faible risque
L’épisode indien de janvier 2026 a déclenché une vague de mesures préventives à travers l’Asie. La Thaïlande a instauré des contrôles thermiques et des formulaires sanitaires pour les passagers en provenance du Bengale-Occidental. Le Pakistan a renforcé la surveillance à l’ensemble de ses points d’entrée — aéroports, postes frontaliers terrestres et ports maritimes. Le Népal, Singapour, Hong Kong, la Malaisie, l’Indonésie et le Vietnam ont adopté des dispositifs similaires.
L’OMS, de son côté, n’a recommandé aucune restriction de voyage ou de commerce. Le directeur général de l’organisation, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a qualifié le Nipah de « maladie rare mais grave » tout en saluant les efforts de confinement déployés par les autorités indiennes.
L’espoir d’un vaccin se précise
L’un des aspects les plus préoccupants du Nipah reste l’absence totale de traitement homologué ou de vaccin disponible. Seuls des soins de soutien intensifs peuvent améliorer les chances de survie des patients. Toutefois, les avancées scientifiques récentes offrent des perspectives encourageantes.
L’Université d’Oxford a lancé en décembre 2025 le tout premier essai clinique de phase II au monde pour un vaccin contre le Nipah. Conduit au Bangladesh en partenariat avec l’International Centre for Diarrhoeal Disease Research (icddr,b) et financé par la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI), cet essai porte sur le candidat vaccinal ChAdOx1 NipahB, développé sur la même plateforme à vecteur viral que le vaccin Oxford/AstraZeneca contre le Covid-19. L’étude recrute 306 volontaires sains âgés de 18 à 55 ans.
« Ce nouvel essai au Bangladesh marque une étape importante dans notre travail pour développer un vaccin contre le virus Nipah, une menace sanitaire mortelle qui ne dispose actuellement d’aucun vaccin ou traitement approuvé », a déclaré la professeure Dame Sarah Gilbert, conceptrice du vaccin.
L’Agence européenne des médicaments a accordé en juin 2025 la désignation PRIME (PRIority MEdicines) à ce candidat vaccinal, permettant d’accélérer son développement réglementaire. Parallèlement, le Serum Institute of India collabore avec Oxford et le CEPI pour constituer une réserve d’urgence pouvant atteindre 100 000 doses, déployables en cas de flambée épidémique majeure.
Entre vigilance et sérénité
L’OMS classe le Nipah parmi ses pathogènes prioritaires en raison de son potentiel épidémique théorique et de l’absence de contre-mesures médicales. Le risque au niveau infranational, là où les flambées surviennent, est évalué comme modéré. Mais à l’échelle nationale, régionale et mondiale, l’organisation maintient son évaluation à un niveau faible.
Ce positionnement repose sur un constat empirique solide : depuis la première identification du virus en 1998 en Malaisie, environ 750 cas ont été recensés dans le monde pour 415 décès. Chaque épisode est resté géographiquement confiné et a été maîtrisé grâce à des mesures classiques de santé publique — isolement, traçage des contacts, désinfection.
Le Nipah représente donc davantage une menace localisée et récurrente pour l’Asie du Sud qu’un candidat crédible à une pandémie mondiale. La communauté scientifique internationale reste néanmoins mobilisée, consciente qu’un virus capable de tuer trois personnes infectées sur quatre ne saurait être sous-estimé.




« la probabilité d’une propagation internationale reste faible. Comment expliquer ce paradoxe apparent entre une létalité extrême et un risque planétaire jugé limité »
Quel paradoxe ? Pour une pandémie il faut cocher DEUX CASES : propagation et létalité. Si un virus létal se progage peu, le risque de pandémie est faible !
Pas compliqué, si ?