Quarante-sept ans après le protocole historique de 1979, le rêve d’une Afrique de l’Ouest sans frontières semble plus que jamais mis à rude épreuve. Si, sur papier, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest est souvent citée comme un modèle d’intégration, la réalité du terrain offre plutôt un contraste. Entre crises politiques majeures, insécurité galopante et persistance de pratiques illicites aux frontières, la libre circulation des personnes et des biens reste un parcours de combattant pour les citoyens de l’espace communautaire.
L’intégration régionale, voulue et souhaitée par l’ensemble de la communauté, tarde à se réaliser pleinement. L’année 2025 a marqué un tournant critique dans l’histoire de la Cedeao. Le retrait définitif du Burkina Faso, du Mali et du Niger — regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) — a jeté un froid sur les ambitions d’intégration. Ce divorce, acté en janvier 2025, a créé une zone d’incertitude juridique sans précédent.
Pour les transporteurs, l’équation est difficile. L’un d’entre eux, citoyen nigérien, témoigne : « Nous avons des soucis avec les cartes grises et les permis internationaux. Surtout l’assurance Cedeao qui ne passe plus dans l’espace AES ». Plus grave encore, la reconnaissance des pièces d’identité devient arbitraire. Des Nigériens se voient refuser l’entrée en Côte d’Ivoire au motif que leur carte nationale ne comporte pas de date d’expiration, une norme autrefois couverte par le passeport biométrique de la Cedeao auquel ils n’ont plus officiellement droit. Malgré la volonté affichée par Niamey, Bamako et Ouagadougou de maintenir la fluidité des échanges, le rêve d’un « passeport unique AES » n’est pas encore une réalité, ce qui laisse des milliers de voyageurs dans une zone grise administrative.
Selon les estimations présentées lors d’une récente rencontre parlementaire en Côte d’Ivoire, les obstacles à la libre circulation entraînent chaque année une perte d’environ 2 % du PIB de la sous-région. Au-delà des fractures politiques, c’est le fléau des « faux frais » qui empoisonne l’intégration régionale.
Dans des zones frontalières, certaines pratiques observées sur le terrain interrogent. Bien que munis de documents d’identification en règle, des voyageurs affirment devoir verser des sommes supplémentaires exigées par des conducteurs de taxi, présentées comme « la part des autorités ». « Pas de carte CEDEAO, pas de carnet de vaccination à jour ? C’est un supplément pour le passage », rapportent certains usagers. Des situations similaires sont également évoquées au poste de Sèmè-Kraké, à la frontière entre le Bénin et le Nigéria.
Cette situation aux postes de contrôle transforme les corridors de transport en véritables goulots d’étranglement. Les commerçants transfrontaliers, malgré l’existence du Schéma de Libéralisation des Échanges (SLE,) censé garantir l’absence de droits de douane sur les produits locaux, font face à des prélèvements illégaux qui renchérissent le coût de la vie pour le consommateur final.
Le verrou sécuritaire
On ne peut évoquer la libre circulation, sans parler de la menace terroriste qui ensanglante le Sahel et d’autres pays. L’insécurité a entraîné la fermeture de fait de plusieurs axes stratégiques. Pour les États, le dilemme est permanent. Comment ouvrir les frontières pour favoriser la libre circulation tout en les verrouillant pour stopper l’infiltration des groupes armés ? Cette tension sécuritaire sert parfois de prétexte à des contrôles excessifs. Pourtant, des voix s’élèvent pour rappeler que l’intégration est aussi une solution.
Malgré ce tableau sombre, des lueurs d’espoir subsistent. Plusieurs États ont fait l’effort de supprimer les visas pour les ressortissants africains, allant parfois au-delà des exigences communautaires. Des organisations de la Société civile multiplient leurs actions pour sensibiliser les acteurs aux textes juridiques et dénoncer les abus. Le Schéma de Libéralisation des Échanges (SLE) reste un outil puissant. S’il était appliqué rigoureusement, les produits agricoles et artisanaux circuleraient sans entraves, ce qui permettra de booster un commerce intra-régional qui stagne désespérément sous la barre des 15 %.
L’objectif « Vision 2050 » de la Cedeao, qui ambitionne de passer d’une organisation d’États à une « Cedeao des peuples », dépendra de la volonté politique réelle des dirigeants à lever les barrières non tarifaires. Sans une harmonisation des documents de voyage entre l’Aes et la Cedeao, et sans une lutte acharnée contre le racket aux frontières et le terrorisme, la libre circulation restera un concept de sommet diplomatique, bien loin du quotidien des citoyens ouest-africains qui ne demandent qu’à circuler, travailler et échanger librement sur leur terre.
