Une hiérarchie mise en cause par ses propres hommes : dix-sept témoins ont brisé le silence sur les circonstances de la frappe la plus coûteuse en vies humaines subie par l’armée américaine depuis le début de la guerre contre l’Iran. Le 1er mars, un drone iranien a frappé le centre d’opérations tactiques du 103rd Sustainment Command à Port Shuaiba, un site portuaire industriel du Koweït, tuant six militaires américains et en blessant des dizaines d’autres. Selon une enquête du Washington Post fondée sur ces dix-sept témoignages de première main, des soldats accusent le général de brigade Clint Barnes et le général de division John Hinson d’avoir rejoint un abri de protection au moment de l’explosion, en laissant derrière eux des dizaines de militaires sous leur commandement.
Des gradés mis en cause pour leur réaction immédiate
Un soldat présent aux côtés de Barnes affirme que ce dernier aurait quitté précipitamment les lieux dès les premiers instants suivant l’impact, sans attendre l’évacuation de ses subordonnés restés dans le bâtiment touché. Ce même militaire dit avoir cherché à revenir sur place porter secours une fois à l’abri, mais s’en être vu dissuadé par son supérieur. Les deux généraux auraient ensuite été retrouvés non loin du bunker, Hinson présentant des blessures apparentes, avant d’être évacués médicalement. Plusieurs témoins soutiennent que la version officielle de l’armée, qui présente les deux gradés comme ayant piloté la réponse sur le terrain, ne correspond pas à ce qu’ils ont constaté ce jour-là.
Des avertissements ignorés avant la frappe
Selon les témoins interrogés, Barnes et Hinson auraient reçu dès décembre 2025 un briefing classifié détaillant les vulnérabilités du site de Shuaiba et son inscription sur une liste de cibles potentielles iraniennes. Une évaluation interne de l’unité aurait recommandé de ne pas y déployer de troupes, faute de défenses aériennes suffisantes contre les drones Shahed utilisés par Téhéran. Une plainte déposée par un soldat auprès de l’inspecteur général de l’armée aurait également déconseillé cette affectation. Une demande de déploiement du système mobile anti-drones EAGLS aurait par ailleurs été rejetée, faute de ressources disponibles. Le choix de ce site reposait en partie sur un précédent : à l’été 2025, lors des frappes ordonnées par le président Donald Trump contre les installations nucléaires iraniennes, l’unité alors stationnée à Shuaiba n’avait pas été visée, l’Iran ayant limité sa riposte à une autre base américaine.
Le commandement central de l’armée américaine (Army Central) conteste une partie de ce récit. Il affirme que Port Shuaiba disposait d’une défense antiaérienne superposée contre les drones et les missiles, et que le site avait été retenu conformément aux plans opérationnels, avec un espace suffisant en abris. L’institution précise que les aspects liés au renseignement et à la défense aérienne feront l’objet de conclusions distinctes, à paraître ultérieurement.
Une enquête interne qui ne devrait déboucher sur aucune sanction
Une source militaire américaine au fait des investigations a indiqué qu’aucune mesure disciplinaire ni désignation de responsabilité individuelle ne devrait figurer dans le rapport final de l’armée sur l’incident. Cette perspective alimente l’amertume de plusieurs survivants, qui redoutent qu’une erreur similaire ne se reproduise pour une autre unité si aucun enseignement n’est tiré de l’attaque. Les blessés rapportent par ailleurs avoir été transportés vers l’Allemagne sans statut d’évacuation médicale, ce qui leur aurait fermé l’accès à une prise en charge hospitalière complète au centre médical régional de Landstuhl malgré des blessures par éclats et des suspicions de traumatismes crâniens. Les conclusions classifiées de l’enquête distincte sur les défaillances du renseignement et de la défense antiaérienne n’ont pour l’instant pas de date de publication annoncée.
