Au Bénin, la trajectoire professionnelle de la jeunesse est en train de prendre un virage plus clair. L’illusion du diplôme qui ouvre automatiquement les portes de la fonction publique ou d’un bureau climatisé s’est effondrée. Dans la tête de la majorité des jeunes béninois, le constat est désormais limpide : l’emploi salarié s’éloigne de leur quotidien, et l’indépendance économique est le seul chemin viable. Chacun veut lancer sa structure, créer son activité, se prendre en charge et, par la même occasion, employer ses pairs. Mais sur cette route de l’auto-emploi, un obstacle majeur se dresse quasi systématiquement dès les premiers pas : l’impossible équation du financement.
Pour comprendre l’ampleur du blocage, il faut suivre le parcours du combattant de ces nombreux porteurs de projets. Imaginez un jeune diplômé en agronomie qui a passé deux ans à affiner le business plan d’une ferme avicole moderne, ou une développeuse web talentueuse désireuse de lancer une plateforme numérique de logistique. Ils ont la compétence, l’énergie et une étude de marché solide. Mais lorsqu’ils franchissent la porte d’une banque commerciale ou d’un système financier décentralisé (Sfd), le dialogue tourne court. « Où se trouve votre titre foncier ? Quels sont vos gages immobiliers ? », demandent invariablement les analystes de crédit.
C’est là que le piège se referme. Pour quiconque n’est pas héritier, né dans une famille possédant du foncier titré ou des biens d’une certaine valeur, fournir de telles garanties relève de la science-fiction. Les institutions financières traditionnelles appliquent des critères de gestion rigides, dictés par la réglementation bancaire et le souci légitime de protéger les dépôts de leurs clients. Pour elles, un projet, aussi brillant soit-il sur le papier, ne vaut rien s’il n’est pas adossé à un patrimoine matériel saisissable en cas d’impayé.
Des initiatives publiques encourageantes, mais encore insuffisantes
Face à ce goulot d’étranglement, l’État béninois n’est pas resté inactif. Au fil des ans, plusieurs mécanismes et programmes publics ont été mis sur pied. On pense au Fonds National de la Microfinance (FNM), à des initiatives d’insertion économique ou encore aux dispositifs d’octroi de microcrédits.
Ces efforts permettent d’injecter de la liquidité et de secourir de très petites activités informelles ou d’accorder des subventions de démarrage à une frange de jeunes vulnérables. Cependant, il existe un fossé béant entre le très petit microcrédit de subsistance et les besoins réels de financement d’une petite ou moyenne entreprise (Pme) en création, qui nécessite souvent plus de fonds pour démarrer.
Pendant que ces deux mondes se regardent en chiens de faïence (des banques frileuses d’un côté, et des guichets publics aux capacités limitées de l’autre), le gâchis économique s’accroit. Des centaines de projets novateurs ne voient jamais le jour faute de premier coup de pouce. Plus tragique encore, de jeunes projets (start-up) prometteurs s’éteignent au bout de quelques mois d’existence, étouffées par un sous-financement qui ne leur permet pas de passer le cap critique du démarrage.
Penser le risque autrement pour débloquer le potentiel
Comment sortir de cette impasse qui asphyxie l’esprit d’initiative de la jeunesse béninoise ? La solution ne consistera pas à demander aux banques de distribuer de l’argent à l’aveuglette, mais à inventer de nouveaux mécanismes d’atténuation du risque adaptés à notre réalité socio-économique.
D’abord, le renforcement des fonds nationaux de garantie et le développement du capital-risque doit devenir une priorité absolue. L’État et ses partenaires au développement ont un rôle central à jouer pour apporter la caution morale et financière que les jeunes ne possèdent pas dans leur patrimoine familial.
Ensuite, les institutions financières gagneraient à faire évoluer leurs grilles d’évaluation. À l’ère du numérique et du traitement des données, le crédit ne devrait plus reposer uniquement sur la possession d’une parcelle ou autres biens matériels, mais sur le potentiel de marché de l’entreprise, l’historique des transactions financières de son promoteur et un accompagnement technique rigoureux par exemple.
L’auto-emploi ne peut pas rester un privilège réservé à ceux qui ont de quoi gager l’avenir de leurs parents. Si le Bénin veut transformer sa poussée démographique en un véritable moteur de croissance, il est urgent de faire sauter ce verrou de la garantie physique. Donner leur chance aux idées et au talent de la jeunesse, sans exiger un titre foncier en préalable à l’audace, est sans doute l’investissement le plus stratégique que le pays puisse faire pour son avenir.


