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(ENQUETE) Désarroi des transporteurs à Djougou : Quand le Dieu « camion » lâche ses fils !

Photo : LNT

Après l’islam, le camion est leur seconde religion, clament-ils partout. Mais la fermeture continuelle de la frontière entre le Bénin et le Nigeria gâte tout aujourd’hui à Djougou, une ville où le transport des marchandises en direction des pays de l’hinterland s’exerce de génération en génération, de père en fils, d’une famille à une autre, d’une rue à une autre. La déchéance  actuelle dans le secteur se vit comme un véritable drame dans cette ville carrefour au confluent de six entrées internationales.

« Mr le Président de la République, c’est au transport que l’homme de Djougou était identifié naguère. Aujourd’hui, ce secteur est malade. Et les transporteurs que j’ai eu l’honneur de conduire en audience auprès de votre autorité attendent beaucoup de vous pour redonner vie à leur filière qui se meurt. Ils sont dans cette salle et espèrent votre main de secours. » L’attention de l’assistance est  devenue subitement soutenue dans la salle de conférence  de l’Ecole nationale des instituteurs de la ville carrefour, quand le maire Malick Gomina évoqua dans son discours l’un des plus préoccupants problèmes de l’heure dans sa commune. Il s’adressait ainsi au Chef de l’État, Patrice Talon, de passage à Djougou le mardi 17 novembre 2020 dernier, dans le cadre de la tournée nationale  qu’il a entreprise depuis peu.

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Si les très nombreux transporteurs de Djougou connaissaient quelques ennuis habituels dans ce  secteur, la fermeture des frontières terrestres entre le Bénin et le Nigeria, voici plus d’un an déjà, se vit presque comme un drame en leur sein. Ils transportent des marchandises en direction de tous les pays  de l’hinterland.  Mais en réalité, ces derniers ne servent que des points de transit et tout ce qui est convoyé, finit toujours par atterrir en terre nigériane.  « L’activité du  transport à Djougou est complètement à terre aujourd’hui. Nous avons été déjà conduits par notre maire au domicile du Chef de l’État, déjà  le 09 février 2020 pour lui expliquer les maux dont nous souffrons » rapporte Taibou Yaya, président du Collectif des transporteurs de Djougou. Mais qu’il s’agisse de cette rencontre et celle là plus récente avec Talon, ce dernier n’a fait que des promesses, convaincu que la solution à leur  plus gros souci du moment, à savoir la réouverture des frontières avec le Nigeria,  ne peut parvenir de sa propre initiative, selon un proche à lui,  récemment à ses côtés à Djougou.

 » Il n’y a plus de voyages, plus de marchandises à transporter. Depuis que Buhari a fermé ses frontières, c’est fini. Nous sommes complètement bloqués. Et cela s’ajoute à la pandémie du Covid 19 qui a empiré la situation. Tous les autres pays qui dépendent de nous ont aussi fermé leur frontière » déplore Yaya. Quand ils chargent leurs camions au Port de Cotonou, les transporteurs atteignent facilement, Lama Kara au Togo, à 65 km de Djougou, Abuja au Nigeria à 930km, Bamako au Mali à 1500 km, Ibadan toujours au Nigeria à 465 km, Malanville, une ville de l’extrême nord du Bénin et frontalière avec le Niger à 385 km, puis enfin Ouagadougou au Burkina-Faso à 559km. Le nombre de  camions, tous gabarits confondus, appartenant aux seuls fils de Djougou tourne autour de 1000 aujourd’hui, selon le président du Collectif.

Et chaque transporteur n’en dispose pas moins de deux. Presque toutes les familles à Djougou comptent au-moins un fils transporteur. Si ailleurs au Bénin, ils  dépassent  très rarement la dizaine par commune, Djougou conserve toujours un chiffre record : Pas moins de 800 aujourd’hui, d’après les dernières estimations. Comme on peut compter dans chaque rue, au-moins une mosquée dans cette ville fortement musulmane, 72 % de la population, les camions aussi jonchent presque toutes partout. « Ce n’est pas parce qu’ils sont en panne. Il n’y a pas activité » affirme, le regarde triste Abdoul Faical, un jeune transporteur, qui est encore locataire, a  pu s »acquérir un camion depuis 4 ans  et y trouvait son compte. « Avant, c’était pas mal. Au terme d’un voyage, le transporteur après toutes les dépenses de route et autres charges connexes, s’en sort avec un revenu pas petit. Cela peut varier de 500.000 F à plusieurs millions de FCFA suivant la quantité vers marchandises transportées et les destinations » dit-il. Mais depuis que la situation s’est dégradée, c’est la grande galère chez lui. Il cherche déjà à revendre son camion, mais il faudra aussi que le preneur trouve une utilité à le racheter en ces temps où l’activité est en panne.

Devenir transporteur, le rêve de tout petit enfant de Djougou

A Djougou, jadis dénommée  » la route de la cola » que toute la sous-région rejoignait à dos de cheval, devenir transporteur est le rêve de tout petit enfant. Un modèle de réussite, parce que s’il existe de grandes réalisations, appartements pour location et autres investissements dont  les propriétaires sont essentiellement des transporteurs. Tchakran Affo Adam, septuagénaire révolu, est le doyen des mécaniciens diésélistes de Djougou. Il a ouvert son premier garage le 14 février 1977.  » En ce moment, on travaillait sur contrat. Pour les réparations et la maintenance sur chaque camion, il y avait un taux qu’on percevait à la fin de chaque mois » se rappelle-t-il. Et même si la situation a évolué et changé du fait du nombre grandissant des camions, ça se paye au comptant désormais,  chaque mécanicien garagiste s’en sortait jusqu’à récemment avec au moins 500.000f comme revenus au bas mot, à le croire.

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 » Avec mes gars, nous venons de passer trois mois sans démonter un seul moteur. Vous allez gagner quoi dans ces conditions ? » s’interroge, désespéré, le vieux Chakran qui fut le premier à initier la mécanique auto-diéséliste à Djougou. Il se dit  fier tout de même d’avoir mis sur le marché local une cinquantaine de jeunes mécaniciens rompus à la tâche. Il reste qu’ils sont nombreux à déambuler aujourd’hui dans les rues de Djougou, parce que désœuvrés. Les plus courageux se sont rapidement investis dans l’activité de conducteur de taxi-moto, en attendant le retour de la situation à la normale.

«  Quand le transport est paralysé, c’est tout le monde qui est paralysé ici à Djougou. S’il n’y avait pas cette affaire de covid 19 qui a contraint les autorités de l’Arabie Saoudite à annuler cette année le pèlerinage à la Mecque, très peu de pèlerins de Djougou pouvaient même faire le déplacement cette année à cause de la situation des transporteurs » avoue l’imam d’une mosquée locale. Désormais,  dans toutes les prêches qui interviennent les vendredis, à la fin de la prière, la situation des transporteurs est évoquée et confiée à Allah.

Jeune conducteur, Imorou Issa dessert avec son camion le Niger, le Burkina-Faso et le Mali. Mais il n’y est plus allé depuis plusieurs mois, voyant ainsi son rêve brisé plus tôt que prévu, pour avoir commencé dans ce secteur, il y a à peine trois ans.  » Avec la situation actuelle, nous souffrons trop. Quand le camion n’est pas sur la route, on ne gagne rien. Même assurer mon repas quotidien est tout un problème pour moi aujourd’hui » se lamente-t-il -t-il.

Notre usine à Djougou est notre camion

La campagne cotonnière qui s’annonce est un petit soulagement en vue pour ce conducteur plus expérimenté. Kassim Allassane Liassoun, rencontré au grand garage Bakayako, installé à l’une des sorties de Djougou, fait pression sur les mécaniciens pour achever à temps la révision du véhicule.  » A défaut du mieux, il faut se contenter du peu. La campagne cotonnière en vue est un petit quelque chose à mettre sous la dent. Mais c’est à peine un ou deux mois de transport du coton brut des champs de production vers les usines d’égrenage et autres destinations rien que sur le territoire béninois, après on sera obligé de ranger encore nos camions dans l’espoir que la paralysie générale de nos activités liée à la fermeture des frontières ainsi qu’au coronavirus ne se débloque » espère- t-il vivement.

 » Il n’y a pas d’usine à Djougou. Notre usine est notre camion.  C’est  le camion qui fait nourrir Djougou » affirme-t-il.  » J’ai deux enfants qui ont été renvoyés récemment de l’école pour des frais de scolarité qui tournent autour de 20.000F. Ce qui ne représentait rien pour moi quand nos activités tournaient bien » se lamente-t-il.  Kassim Allassane dénonce aussi les tracasseries de tous genres qu’ils continuent de subir quand ils sont sur les routes nationales. Pour rallier Malanville en partance du Port de Cotonou, tout conducteur de camion doit passer obligatoirement par trois postes de péage et de pesage, Houègbo, Dio(Savè) et Selako (Malanville), en payant entre 30.000f et 51.000f frais, à chaque poste  selon le gabarit du camion.

 » Pour une distance de 1650km en territoire nigérienne, le transporteur peut payer quatre fois moins cher que  quand il parcourt á peine 750km au Bénin » fustige-t-il. Un exploitant agricole qui se sert beaucoup du service des transporteurs pour le convoyage de ses produits vers des pays de l’ Interland, partage aussi les mêmes peines du moment.  » Tout est aux arrêts en  ce moment dans le secteur et Djougou en souffre gravement » s’inquiète-t-il, sous anonymat. Il témoigne de ce que dans la sous région, tous les importateurs veulent s’offrir les services des transporteurs de Djougou. « Le conducteur de camion  de Djougou a beaucoup de qualités que d’autres n’ont pas : la confiance, l’endurance et l’efficacité » vante-t-il. Ils n’en font pas qu’une source de revenus, le métier de transporteur aujourd’hui en souffrance est   une culture ancrée depuis de longues années dans la vie des descendants de Pétoni Koda.

Erickson Assouan, partenariat OSIWA-LNT

3 réponses

  1. Avatar de sultan aziz
    sultan aziz

    Chez nous au nord benin…lorsqu’un enfant nait dans des conditions anormales….il est considéré comme porteur de malheur pour sa famille et la société…et la sentence est brutale…au meillleur des cas on les confie au peuplh..

    Et c’est l’une de composante..de ce qu’on appelle…les gando

    Ceci dit ..les gens de djougou…et de ceux qui souffre au benin…est le fait que…666…est entré dans nos vies

    De plus…c’est récurrent..dès qu’un …f…prend le pouvoir au benin…le sang coule

  2. Avatar de Tchité
    Tchité

    « Les plus courageux se sont rapidement investis dans l’activité de conducteur de taxi-moto, en attendant le retour de la situation à la normale. »

    Il ne faut pas oublier que les terres sont aussi là. Il fallait y penser plus tôt lorsque les choses allaient mieux pour la création de revenu secondaire. Les Africains n’anticipent souvent pas et c’est dommage. Vraiment dommage.

  3. Avatar de Tchité
    Tchité

    Triste situation. Vivement que le gouvernement s’humilie et rouvre les négociations avec le voisin de l’ouest.

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