Jean-Marie Santander : « Le Maroc est le premier producteur d’électricité verte d’Afrique ! »

Photo unsplash

L’ex-fondateur et PDG de THEOLIA, producteur d’électricité verte, société cotée à la bourse de Paris – et depuis rachetée par EDF – , est aussi un connaisseur du Maroc où il a grandi et y travaille encore. Interview.

Pensez-vous que le Maroc puisse se faire une place dans l’énergie verte ?

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Jean-Marie Santander : – En termes d’économie verte, la Maroc est très performant. En 2008, j’avais racheté lorsque j’étais PDG de THEOLIA la première centrale éolienne, construite par EDF, le Parc éolien d’Al Koudia Al baida (84 turbines de 600 kW chacune) en vue d’une réhabilitation (Repowering dans notre langage). J’étais ainsi en contact avec les différents producteurs d’électricité et avec les autorités compétentes. Je m’étais aperçu d’une forte volonté de Sa Majesté le Roi pour faire du Maroc un acteur de référence dans les ENR. Je me souviens d’avoir dit au Ministre de l’Economie et des Finances de l’époque « Monsieur le ministre, votre pays, comme beaucoup d’autres, est dépendants d’autres pays au niveau énergétique. Vous pouvez vendre votre électricité verte en Europe, via l’Espagne et/ou le Portugal et devenir un pays à énergie positive verte et pouvoir ainsi profiter de la chance que vous avez de pouvoir disposer d’énergies naturelles aussi abondantes et efficaces ». C’était en 2008 ! Dommage que le Maroc n’ait pas profité de cette manne.

Cependant, le Maroc a fait de bonnes choses. D’abord en créant MASEN, une société anonyme à capitaux publics, qui est une entité qui combine l’efficacité du public et le soutien de l’Etat. Sa Majesté le Roi Mohamed VI avait initialement demandé d’atteindre 52% de la production totale à partir des ENR pour 2030, soit 6000 MW supplémentaires, puis récemment Sa Majesté a donné des instructions pour réviser à la hausse les 52%.

Dès lors on verra au Maroc des projets fleurir, tant des centrales éoliennes que des centrales solaires. J’en veux pour exemple le projet NOOR à Ouarzazate, le complexe solaire composé de 4 centrales solaires avec une capacité installée de 580 MW (mégawatts) apparait comme une des centrales premières centrales solaires au monde. Mais MASEN et ACWA Power, le propriétaire de NOOR, ont opté pour différentes techniques : NOOR I et II (CSP : Concentrated Solar Power), NOOR III (centrale solaire à tour) et NOOR IV (centrale photovoltaïque). Aujourd’hui, le Maroc c’est plus de 700 MW de centrales solaires installées.  Par ailleurs, la Maroc c’est également un peu plus de 1200 MW pour l’éolien. Soit au total peu ou prou 2000 MW nouveaux alors que Sa Majesté le Roi Mohamed VI avait souhaité 3000 MW de plus en 2020 et 6000 MW de plus en 2030. 

Indiscutablement le vent et le soleil sont là. La volonté de Sa Majesté le Roi est là. Pourquoi les projets ne sont pas là, alors que faire 3000 MW en 10 ans ne relève pas de l’impossible ?

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Pourtant le Maroc pourrait s’inspirer des pays qui ont fortement progressé au niveau des ENR : le Portugal dont sa production d’électricité verte arrive régulièrement à couvrir 100% de sa consommation. De même en ce qui concerne le Danemark. L’Allemagne qui n’est pas trop loin également. Pourtant et mis à part le Portugal, les pays ne disposent d’autant de vent et de soleil que le Maroc. Une solution pour moi, français né au Maroc et qui aime ce pays : vendre son électricité en Europe au tarif européen.

Alors le Maroc pourrait ainsi créer l’énergie verte de l’Europe ?

J.-M. S. : – Gardons-nous de l’utopie ! Tout le monde se souvient amèrement de Desertec, qui pariaient que  les panneaux solaires du Sahara pourraient alimenter le monde entier en électricité.. Depuis, l’objectif initial d’exportation d’énergie vers l’Europe a été temporairement abandonné car il n’était pas concurrentiel avec les solutions locales au continent européen de production d’énergie renouvelable. Le consortium a recentré son projet vers la production d’énergie à destination de l’Afrique sub-saharienne. Pourquoi ? Car ce projet reposait sur un quiproquo : la confusion entre “lumière” et “chaleur”. Or, la courbe de production du photovoltaïque… baisse avec la chaleur. 

La solution est là. Le Maroc pourrait passer d’un pays qui importe l’essentiel de son énergie à un pays exportateur d’énergie …. verte ! 

Pour moi et avec mes connaissances de l’éolien comme du solaire, le Maroc peut vendre son courant à l’Europe … et au tarif de l’Europe. Cela permettrait à l’Espagne et au Portugal de ne pas être « enclavés » puisqu’ils sont en bout de la toile générale de l’interconnexion des états membres européens. Mais cela doit passer par un renforcement (sinon un remplacement) des réseaux de transport de l’électricité et par l’accès à la construction des centrales solaires et éoliennes à un plus grand nombre d’investisseurs. Je suis convaincu que des investisseurs interviendraient dans cette filière pour autant que la volonté est « d’essaimer les producteurs » plutôt que de concentrer sur quelques groupes très riches et devenant de nouveau « à la merci » de ces grands groupes. Qui empêche un grand groupe étranger de ne pas produire en mettant le pays au sol ? Personne ! Pour réussir son pari, le Maroc doit nécessairement mutualiser les producteurs, favoriser les petites installations et encourager les investisseurs. Et point très important, le Maroc doit, comme la France, avoir un droit de véto dès lors qu’un producteur actuel veut céder sa centrale à un investisseur non marocain ! C’est plus que nécessaire.

Quel regard portez-vous sur le Maroc où vous avez vécu et où vous disposez encore d’actifs ?

J.-M. S. :- Je suis de nature optimiste. Aujourd’hui, je vois que les Marocains ont beaucoup souffert de la Covid. J’ai des échos en provenance directe de ressortissants du Royaume. Pour moi, il leur faudra 10 ans pour sortir des effets de la crise sanitaire. Ils devront survivre sans tourisme et sans les aides de l’Etat que les pays occidentaux ont versé à leurs entreprises. Même dans notre Etat Providence, la France, on devrait mettre au minimum 5 ans, pour autant que la crise s’arrête et qu’il n’y ait pas de nouvelles « rechutes » à cause de divers variants. 

C’est particulièrement préoccupant car la Covid est venu frapper une économie en pleine croissance. En termes d’économie générale, les Marocains sont des gens quasi autonomes. Ils dépendent, certes, de l’aide des « grands frères ». Mais, leur ambition les a poussé à envisager de se développer en Afrique sub-saharienne. J’en veux pour preuve la banque BMCE, devenue Banque Of Afrika….

Quels sont vos projets avec l’Afrique aujourd’hui ?

J.-M. S. : Je suis en relation avec des cultivateurs marocains pour sourcer 250 produits naturels. Notamment dans la culture de plantes médicinales, dans l’Ourika (en bas de l’Atlas). C’est une zone merveilleuse où l’eau et les alluvions produisent des plantes incroyables. Je suis également en contact avec des producteurs d’Essaouira, pour l’huile d’argan, notamment. Et bien d’autres choses encore. Nous attendons avec impatience l’ouverture des frontières pour reprendre les négociations… et une meilleure stabilité du marché économique mondial.

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