Au cours de l’année écoulée, la Corne de l’Afrique a été agitée par des désaccords anciens et récurrents entre l’Ethiopie et la Somalie. Les deux voisins, qui ont déjà connu des affrontements armés au XXe siècle, se sont retrouvés enlisés dans une querelle au sujet de l’accès éthiopien aux eaux internationales. L’Ethiopie, privée d’un débouché maritime depuis l’indépendance de l’Erythrée en 1993, a cherché de nouveaux passages vers les mers, provoquant la colère de Mogadiscio. Cette dernière estimait que les initiatives d’Addis-Abeba, notamment via des ententes avec le Somaliland, remettaient en cause sa souveraineté territoriale. L’Egypte, de son côté, a manifesté un intérêt stratégique dans cette rivalité, considérant que l’équilibre des forces régionales pouvait avoir des répercussions sur ses propres enjeux hydropolitiques, notamment autour du Nil, et sur sa capacité à préserver une influence significative dans la région.
Un environnement régional chargé de tensions
Les divergences éthiopiennes et somaliennes ne se limitent pas à un simple accès côtier. Elles se nourrissent de plusieurs décennies de méfiance, jalonnées de rivalités identitaires et d’enjeux de frontières mal définies. L’accord conclu au début de l’année par Addis-Abeba et le Somaliland, lequel visait à offrir un couloir maritime d’une vingtaine de kilomètres à l’Ethiopie, a été vécu par la Somalie comme un coup porté à son intégrité territoriale. Les rancunes se sont ravivées, renforcées par la volonté éthiopienne d’affirmer son poids économique et militaire. Parallèlement, divers acteurs, dont l’Egypte, ont saisi l’occasion de peser dans ces tractations. Des observateurs évoquent l’idée que Le Caire a pu tenter d’utiliser cette crise pour consolider sa présence dans la Corne et influencer le rapport de force global, sans toutefois parvenir à un résultat concret.
La médiation turque et l’accord d’Ankara
C’est dans cet environnement sensible que la Turquie est intervenue. Son rôle d’intermédiaire s’est affirmé progressivement, après plusieurs sessions de négociations infructueuses. Ankara a su offrir une plateforme neutre, et le président turc a conduit, au palais présidentiel, un round de discussions entre les dirigeants somalien et éthiopien. Les heures passées autour de la table ont abouti à un compromis mettant fin à un contentieux qui menaçait de dégénérer. L’entente prévoit que l’Ethiopie bénéficie d’un accès maritime via la Somalie, sans que cela ne remette en cause la souveraineté de cette dernière. De son côté, Mogadiscio s’engage à faciliter le transit des marchandises éthiopiennes, ce qui devrait consolider l’activité de certains ports somaliens, dont celui de Berbera. Le protocole antérieur conclu entre Addis-Abeba et le Somaliland se retrouve ainsi invalidé, au bénéfice d’une solution conçue comme mutuellement avantageuse.
Un signal fort pour la région et au-delà
En décrochant un accord présenté comme historique, la Turquie a réalisé un coup diplomatique susceptible d’avoir des retombées dans l’ensemble de la Corne de l’Afrique. En réduisant les frictions entre la Somalie et l’Ethiopie, ce compromis pourrait freiner l’escalade militaire et les expulsions de diplomates qui menaçaient la stabilité régionale. Le fait que cet accord ait été élaboré dans un cadre extérieur, sans interventions hostiles et ouvertement biaisées, est perçu comme une manière de normaliser les rapports entre deux pays clés. Dans le même temps, il apparaît que les velléités égyptiennes d’exploiter cette crise pour renforcer sa position ne se sont pas concrétisées, laissant à la Turquie, le temps d’une négociation, un rôle prépondérant. Au final, cette médiation réussie fait figure d’exemple, dans une région marquée par les luttes d’influence, en montrant que des solutions peuvent être forgées à partir d’un jeu d’équilibres subtils et de négociations patientes.
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