Affaire Rokhaya Diallo : Charlie Hebdo ou le racisme déguisé en liberté d'expression?

Le journal satirique français n’en est pas à sa première controverse concernant la représentation des personnes racisées. En 2013, Charlie Hebdo avait déjà suscité l’indignation avec une caricature de Christiane Taubira, alors Garde des Sceaux, comparée à un singe. L’hebdomadaire avait également été critiqué pour ses représentations de populations musulmanes et africaines, accusé de franchir régulièrement la ligne entre satire et stigmatisation. Ces précédents éclairent différemment la nouvelle polémique qui secoue le paysage médiatique français depuis le 24 décembre.

Cette fois, c’est Rokhaya Diallo qui se retrouve au cœur de la tempête. La journaliste et essayiste a été caricaturée par Riss, directeur de la publication, vêtue d’une jupe de bananes reproduisant l’iconographie de Joséphine Baker. Pour l’intéressée, le message est limpide : Charlie Hebdo refuse d’engager un débat d’idées et préfère la réduire à son apparence physique et à des stéréotypes raciaux. Elle dénonce une attaque qui ne vise pas ses arguments intellectuels mais son identité même de femme noire.

Charlie Hebdo défend une critique politique de la laïcité

L’hebdomadaire rétorque que le dessin montre un article de son hors-série consacré aux opposants à la laïcité républicaine. Selon Charlie Hebdo, la caricature critique les positions de l’essayiste sur la loi de 1905, qu’elle aurait toujours rejetée au profit du modèle communautariste américain. Le journal accuse Rokhaya Diallo de « manipulation » et affirme que c’est elle qui assigne les individus à leur origine ethnique et religieuse, contredisant ainsi l’universalisme républicain.

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Pourtant, cette justification soulève une question essentielle : pourquoi utiliser l’imagerie coloniale pour critiquer une position intellectuelle? La référence à Joséphine Baker et sa célèbre ceinture de bananes, symbole ambivalent de l’époque coloniale française, ne répond à aucune nécessité satirique évidente si l’objectif est de débattre de laïcité. Rokhaya Diallo souligne d’ailleurs qu’aucun lien n’existe entre elle et l’artiste franco-américaine, si ce n’est leur couleur de peau.

Des soutiens politiques massifs contre une caricature jugée inacceptable

La réaction politique ne s’est pas fait attendre. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a qualifié le dessin de reproduction pure et simple des codes racistes de l’époque coloniale. Plusieurs députés de La France insoumise, dont Antoine Léaument qui parle d’un dessin « abominable de racisme », ont exprimé leur solidarité avec la journaliste. Christiane Taubira, qui connaît elle-même l’expérience des caricatures racistes de Charlie Hebdo, a jugé le dessin « infâme et indigent intellectuellement ».

Au-delà de la sphère politique, des personnalités du monde culturel comme les chanteuses Imany et Camélia Jordana, ou le journaliste Harry Roselmack, ont également condamné cette publication. Pour eux, Charlie Hebdo a franchi la frontière entre satire légitime et attaque raciste. La députée LFI Nadège Abomangoli a résumé l’enjeu : ce qui dérange réellement, c’est qu’une femme noire refuse de « baisser la tête » et occupe des espaces médiatiques que certains voudraient encore réservés.

Cette affaire pose également une question dérangeante : la liberté d’expression peut-elle servir de bouclier à des représentations qui perpétuent des stéréotypes raciaux historiques? Pour Rokhaya Diallo, la réponse est claire : ce dessin ne cherche pas à faire réfléchir, mais à lui rappeler sa « place dans la hiérarchie raciale et sexiste ». Une accusation grave qui mérite mieux qu’une fin de non-recevoir.

4 réflexions au sujet de “Affaire Rokhaya Diallo : Charlie Hebdo ou le racisme déguisé en liberté d'expression?”

  1. Lu sur Internet : « Comparer Rokhaya Diallo…. à Joséphine BAKER… c’est la rabaisser » 🙂 🙂 🙂 P.T. de rire !

    \\\\.///
    (@_@)

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  2. Le problème du militantisme, c’est qu’il est en réaction, parfois violente, toujours excessive et souvent grotesque comme cette caricature où un militant pro-liberté pose des affiches sauvages avec « IL EST INTERDIT D’INTERDIRE »

    Il est donc logique que les militants les plus remuants se fassent bousculer par d’autres tout aussi excessifs parce qu’il ne recoltent que ce qu’ils ont semé

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  3. « vêtue d’une jupe de bananes reproduisant l’iconographie de Joséphine Baker »

    La ceinture de banane, ça passe toujours mal. Depuis le temps, ils devraient le savoir. On peut même penser qu’ils le savent parfaitement !

    Cavanna, co-fondateur de Hara-Kiri et Charlie était un type génial mais ces deux publications sont vraiment craignos. La satyre, si elle n’est pas drôle est seulement bête et méchante. IL FAUT que ce soit drôle pour que ça passe. Et ces caricatures ne font rire personne.

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  4. « Charlie Hebdo avait déjà suscité l’indignation avec une caricature de Christiane Taubira, alors Garde des Sceaux, comparée à un singe »

    Taubira est une caricature, au naturel !
    La comparer à un singe, c’est insulter ces braves primates qui n’ont pas mérité ça

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