Dans le Pacifique Sud, un petit archipel de 300 000 habitants s’apprête à écrire une page d’histoire. Bougainville, région autonome de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, a fixé unilatéralement la date du 1er septembre 2027 pour proclamer son indépendance, après des années de négociations infructueuses avec le gouvernement central de Port Moresby. Cette décision intervient huit ans après un référendum d’autodétermination où la population s’était prononcée massivement en faveur de la souveraineté. L’enjeu dépasse largement les frontières de cet archipel luxuriant, puisque son émancipation pourrait redessiner les équilibres géopolitiques dans une région convoitée par les grandes puissances.
Le président Ishmael Toroama lance un ultimatum à la Papouasie-Nouvelle-Guinée
La patience des autorités de Bougainville semble avoir atteint ses limites. En mars 2025, le Forum de consultation des dirigeants indépendantistes a recommandé de fixer une échéance précise pour mettre fin à des années d’atermoiements. Le président Ishmael Toroama, ancien commandant de l’Armée révolutionnaire de Bougainville réélu à la tête de la région en 2025, porte désormais ce projet avec une détermination affichée. Cet ancien combattant, qui a connu les heures sombres du conflit armé, incarne aujourd’hui les aspirations d’un peuple qui attend depuis des décennies de voir son destin lui appartenir pleinement. Les travaux préparatoires pour cette transition historique avancent sur plusieurs fronts simultanément, chaque circonscription devant désormais atteindre des objectifs de développement durable calqués sur ceux des Nations unies.
Le gouvernement autonome s’attelle à une tâche colossale qui mobilise toutes les énergies locales. Une constitution pour la future République de Bougainville a été publiée en mai 2024, posant les fondations juridiques du nouvel État. Les défis restent néanmoins considérables pour cette région qui tire encore l’essentiel de ses ressources budgétaires de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. La création d’une monnaie nationale, l’établissement de relations diplomatiques avec la communauté internationale et la mise en place d’institutions étatiques fonctionnelles constituent autant de chantiers titanesques à mener en moins de deux ans. Le Premier ministre papou James Marape a d’ailleurs exprimé ses réserves, estimant que l’économie insulaire ne serait pas suffisamment viable pour supporter une indépendance complète.
Une guerre civile meurtrière et un référendum historique à Bougainville
Cet archipel volcanique, dont l’île principale s’étend sur près de 200 kilomètres, porte les cicatrices d’une histoire tumultueuse marquée par la colonisation et les conflits. Passé sous souveraineté australienne après la Première Guerre mondiale suite à l’effondrement de l’empire colonial allemand, le territoire a été intégré à la Papouasie-Nouvelle-Guinée lors de l’indépendance de cette dernière en 1975. Un premier mouvement sécessionniste avait alors brièvement proclamé l’indépendance entre septembre 1975 et août 1976, avant d’échouer face aux pressions du pouvoir central. Au début des années 1970, l’exploitation d’un gigantesque gisement de cuivre à Panguna, devenu la plus grande mine à ciel ouvert du monde, avait suscité la colère des populations locales qui dénonçaient les ravages environnementaux et le peu de retombées économiques pour les habitants. Cette frustration accumulée a fini par exploser en 1988 avec le déclenchement d’une guerre civile opposant l’Armée révolutionnaire de Bougainville aux forces de sécurité papoues, un conflit dévastateur qui a coûté la vie à près de 20 000 personnes en une décennie.
L’accord de paix signé en 2001, fruit d’une médiation néo-zélandaise, prévoyait l’octroi d’une large autonomie à l’archipel et la tenue d’un référendum d’autodétermination avant 2020. Ce scrutin historique, organisé du 23 novembre au 7 décembre 2019 sous supervision internationale, a vu 97,7 % des électeurs se prononcer en faveur de l’indépendance avec une participation dépassant 87 %. Toutefois, ce résultat n’était pas juridiquement contraignant et devait être ratifié par le Parlement de Papouasie-Nouvelle-Guinée, une validation qui se fait toujours attendre. Le gouvernement central, inquiet d’un possible effet domino dans d’autres provinces comme la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Irlande ou la région d’Enga où des tensions autonomistes existent également, multiplie les manœuvres dilatoires depuis lors.
Les richesses minières de Panguna au cœur des enjeux géopolitiques du Pacifique
La mine de Panguna, fermée depuis 1989 à la suite de sabotages perpétrés par les rebelles, demeure au centre des préoccupations économiques du futur État. Selon les estimations disponibles, ce gisement contiendrait encore plus de cinq millions de tonnes de cuivre et dix-neuf millions d’onces d’or, représentant plusieurs milliards de dollars aux cours actuels des marchés mondiaux. Le président Toroama a évoqué des possibilités de réouverture du site, une licence d’exploration ayant été accordée à la société Bougainville Copper en janvier dernier. Cette perspective attise les convoitises dans une région du Pacifique où la Chine et les États-Unis se livrent une compétition d’influence acharnée. À l’image du président ukrainien cherchant des soutiens occidentaux, le dirigeant bougainvillais tente de nouer des partenariats stratégiques en faisant valoir les atouts miniers de son territoire.
Les organisations régionales semblent favorables à cette émancipation, le Forum des îles du Pacifique et le Groupe Fer de lance mélanésien apportant leur soutien aux aspirations indépendantistes. La Nouvelle-Zélande, fidèle à son rôle historique de médiateur, accompagne les négociations entre Buka et Port Moresby. Si le calendrier annoncé se concrétise, Bougainville rejoindrait la communauté des nations en tant que 194e État reconnu par l’ONU, offrant un précédent qui pourrait inspirer d’autres mouvements d’autodétermination dans le Pacifique et au-delà. Le compte à rebours est désormais enclenché pour cet archipel luxuriant bordé par des volcans majestueux, où le rêve de souveraineté porté par des générations de militants touche peut-être enfin à son aboutissement.
