Les récentes annonces de surtaxes douanières formulées par le président américain à l’encontre de huit pays européens marquent une escalade sans précédent dans les relations transatlantiques. Cette pression économique, destinée à forcer la vente du territoire autonome danois, provoque des interrogations profondes sur l’avenir de l’alliance entre Washington et ses partenaires historiques. Les Européens, bien que présentant un front uni, se retrouvent confrontés à une situation inédite où un allié majeur utilise l’arme commerciale comme instrument de coercition. L’utilisation de sanctions économiques entre membres de l’OTAN constitue une rupture historique qui pourrait redéfinir durablement les équilibres géopolitiques occidentaux.
L’architecture des relations transatlantiques, patiemment construite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, traverse une période de turbulences d’une intensité rarement observée. Les fondements mêmes de la solidarité occidentale semblent ébranlés par une approche américaine privilégiant désormais les rapports de force aux mécanismes de concertation traditionnels. Cette nouvelle donne oblige les capitales européennes à repenser leur positionnement stratégique tout en maintenant les canaux de dialogue ouverts avec Washington. La question n’est plus simplement de savoir comment répondre à une crise ponctuelle, mais de déterminer si le modèle de coopération qui a prévalu pendant des décennies peut survivre à cette épreuve.
Surtaxes douanières américaines : une arme contre les alliés européens
La décision annoncée par Donald Trump d’imposer des droits de douane supplémentaires de dix pour cent dès le premier février, avec une perspective d’augmentation à vingt-cinq pour cent en juin, vise directement le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande. Ces nations partagent un point commun déterminant : leur participation récente à l’opération militaire Arctic Endurance sur le sol groenlandais. Le locataire de la Maison Blanche a qualifié cet exercice interallié de comportement dangereux, interprétant cette présence comme une opposition à ses ambitions territoriales. Cette lecture des événements tranche radicalement avec la justification avancée par les Européens, qui présentent ce déploiement comme une démonstration de leur engagement envers la sécurité arctique face aux avancées russes et chinoises dans la région.
Le recours aux barrières commerciales comme levier de pression politique entre alliés constitue une première dans l’histoire contemporaine des relations occidentales. Les États-Unis, considérés depuis leur création comme le pilier central de l’OTAN, emploient désormais contre leurs partenaires les mêmes méthodes habituellement réservées aux adversaires stratégiques. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a souligné le caractère totalement déplacé de cette approche consistant à taxer des alliés au nom même de la sécurité collective. Cette critique, formulée par un dirigeant traditionnellement proche de Washington, montre la profondeur du malaise provoqué par cette stratégie.
Ambitions américaines sur le Groenland et réactions européennes
Depuis son retour à la présidence il y a maintenant un an, Donald Trump évoque régulièrement son souhait de prendre le contrôle de l’immense île arctique rattachée au Danemark. Le territoire, peuplé d’environ cinquante-six mille habitants majoritairement inuits, dispose d’un statut d’autonomie au sein du royaume danois tout en restant sous souveraineté de Copenhague pour les questions de défense et de politique étrangère. Le président américain justifie ses ambitions par des impératifs de sécurité nationale, invoquant la nécessité de contrer les avancées russes et chinoises dans cette zone stratégique.
Les sondages réalisés auprès de la population locale révèlent cependant une opposition massive à tout rattachement aux États-Unis, avec quatre-vingt-cinq pour cent des Groenlandais défavorables à cette perspective et seulement six pour cent y étant favorables. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a rappelé avec fermeté que seuls le Danemark et le Groenland décident des questions les concernant, rejetant toute forme d’intimidation extérieure.
Face à cette pression croissante, les Européens ont orchestré une série d’initiatives diplomatiques et militaires. L’envoi de contingents de plusieurs nations dans le cadre des manœuvres danoises visait précisément à démontrer la capacité et la volonté des alliés européens d’assumer leurs responsabilités en matière de sécurité arctique. Cette réponse coordonnée n’a toutefois pas produit l’effet escompté, provoquant au contraire l’ire présidentielle et les menaces de représailles commerciales. Une réunion extraordinaire des ambassadeurs des vingt-sept pays de l’Union européenne s’est tenue à Bruxelles pour évaluer les options disponibles, tandis que le président du Conseil européen Antonio Costa a annoncé la convocation prochaine d’un sommet des dirigeants européens pour renforcer la coordination face à cette crise.
Union européenne face aux États-Unis : vers l’activation de l’instrument anti-coercition
La réponse européenne s’articule autour de plusieurs axes complémentaires. Emmanuel Macron a indiqué son intention de demander l’activation de l’instrument anti-coercition, un dispositif adopté par l’Union européenne en 2023 initialement conçu pour faire face aux pratiques commerciales chinoises. Cet outil, qualifié de bazooka commercial, permettrait notamment de geler l’accès des entreprises américaines aux marchés publics européens ou de bloquer certains investissements en provenance des États-Unis. Sa mise en œuvre nécessite cependant l’obtention d’une majorité qualifiée parmi les États membres, ce qui implique des négociations potentiellement complexes compte tenu des intérêts divergents au sein de l’Union. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a réaffirmé que l’Europe demeurerait unie et coordonnée dans la défense de sa souveraineté.
Les répercussions de cette confrontation dépassent largement le cadre bilatéral pour affecter l’ensemble de l’architecture commerciale transatlantique. L’accord conclu durant l’été précédent entre Washington et Bruxelles, qui prévoyait des conditions tarifaires spécifiques pour les échanges entre les deux blocs, se trouve désormais remis en question. Le Parlement européen a décidé de suspendre l’examen de la législation exemptant certains produits américains de droits de douane, signalant clairement que la validation de cet arrangement devenait impossible dans les circonstances actuelles. Cette suspension pourrait avoir des conséquences économiques significatives pour les entreprises des deux côtés de l’Atlantique.
Paradoxalement, les pressions exercées par Washington semblent produire un effet inverse à celui recherché en renforçant la solidarité intra-européenne. Les huit pays ciblés ont publié une déclaration commune affirmant leur détermination à défendre leur souveraineté et leur pleine solidarité avec le Danemark et le peuple groenlandais. Même Giorgia Meloni, pourtant considérée comme proche du président américain, a pris contact avec ce dernier pour lui signifier qu’une telle politique constituerait une erreur. Cette convergence des positions européennes, incluant des nations habituellement aux sensibilités différentes, témoigne de la gravité perçue de la situation. La question demeure cependant de savoir si cette unité de façade résistera aux pressions économiques concrètes et aux intérêts nationaux divergents qui pourraient émerger en cas de guerre commerciale prolongée avec le principal partenaire stratégique du continent.



