Quatre pays européens membres de l’Alliance atlantique ont déployé une trentaine de soldats au Groenland dans le cadre de la mission « Arctic Endurance ». Cette opération, lancée le 15 janvier 2026, vise officiellement à renforcer la surveillance maritime et la sécurité dans l’Arctique. Le Danemark, puissance tutélaire de ce territoire autonome, fait face aux pressions répétées de Washington pour s’emparer de la plus grande île du monde. L’enjeu central demeure de savoir si ce contingent modeste peut réellement infléchir les visées américaines sur cette région stratégique.
La France, l’Allemagne, la Suède et la Norvège participent désormais à une mission militaire conjointe sur le sol groenlandais, présentée comme une démonstration de solidarité européenne. Paris a dépêché une quinzaine de chasseurs alpins, tandis que Berlin a envoyé treize membres de la Bundeswehr à bord d’un Airbus A400M. Oslo s’est contenté de détacher deux personnes, et Stockholm a fait savoir que des officiers non armés avaient rejoint l’opération sans préciser leur nombre exact. Les Pays-Bas ont également contribué en envoyant un unique officier de marine. Au total, ce contingent européen avoisine à peine la trentaine d’hommes, un effectif qui soulève légitimement des interrogations quant à sa portée réelle face à la première puissance militaire mondiale.
Une présence militaire européenne au Groenland dépourvue de capacité dissuasive
Sur le plan strictement opérationnel, ce déploiement ne saurait constituer une force de dissuasion crédible. Les États-Unis disposent déjà d’une base spatiale à Pituffik, dans le nord du territoire, et bénéficient depuis 1951 d’accords de défense leur octroyant une latitude considérable pour mener des opérations sur l’île. Le ministère allemand de la Défense a d’ailleurs justifié cette mission par la nécessité d’évaluer les menaces russes et chinoises dans l’Arctique, évitant soigneusement toute référence aux visées américaines. Cette posture officielle traduit l’embarras des capitales européennes, prises entre leur solidarité avec Copenhague et leur dépendance envers Washington au sein de l’Alliance atlantique. L’ambassadeur français pour les pôles, Olivier Poivre d’Arvor, a toutefois reconnu que cette opération visait à « montrer aux États-Unis que l’OTAN est présente » sur le territoire groenlandais.
Donald Trump a ravivé ses ambitions sur le Groenland dès son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, après une première tentative avortée durant son premier mandat en 2019. Le président américain considère ce territoire comme vital pour la sécurité nationale de son pays, invoquant sa position stratégique dans l’Arctique et ses importantes réserves de terres rares largement inexploitées. Ces dernières semaines, le locataire de la Maison Blanche a durci le ton en affirmant publiquement vouloir obtenir l’île « d’une manière ou d’une autre » et en réclamant un « titre de propriété ». Cette rhétorique agressive a poussé Copenhague à investir massivement dans la défense de la région, avec une enveloppe d’environ 1,2 milliard d’euros allouée en 2025. Le gouvernement autonome de Nuuk a catégoriquement exclu toute cession aux Américains, tandis que la première ministre danoise Mette Frederiksen a averti qu’une attaque signifierait la fin de l’OTAN.
Les limites de la mission « Arctic Endurance » face aux exigences de Washington
La rencontre organisée à Washington le 15 janvier entre responsables danois, groenlandais et américains s’est soldée par un constat de désaccord fondamental, montrant l’impasse diplomatique actuelle. Les négociations ont toutefois abouti à la création d’un groupe de travail chargé de concilier les exigences sécuritaires américaines avec l’intégrité territoriale du Danemark. Le vice-premier ministre groenlandais a annoncé que des renforts de l’Alliance seraient déployés dans les jours à venir, et le président Emmanuel Macron a promis l’envoi de moyens terrestres, aériens et maritimes supplémentaires après avoir réuni un conseil de défense à l’Élysée. La France prévoit également d’ouvrir un consulat au Groenland le 6 février prochain, signe d’un engagement diplomatique renforcé sur le long terme.
Ces annonces peinent néanmoins à masquer le caractère essentiellement politique de cette initiative européenne. Les habitants de Nuuk oscillent entre inquiétude et espoir face à cette situation inédite. Plusieurs résidents ont exprimé leur souhait de continuer à vivre en paix, tout en reconnaissant l’utilité d’une présence militaire alliée en cas d’agression. Cette île arctique peuplée de seulement 57 000 habitants se retrouve au cœur d’un bras de fer géopolitique qui la dépasse largement. Ancienne colonie danoise jusqu’en 1953, le Groenland a obtenu son autonomie en 1979 et envisage depuis plusieurs années de relâcher ses liens avec Copenhague, une aspiration que Washington pourrait tenter d’exploiter à son avantage.
Cette mission européenne révèle avant tout les contradictions internes de l’Alliance atlantique, tiraillée entre la solidarité entre alliés et les ambitions unilatérales de son membre le plus puissant. Le déploiement d’une trentaine de soldats, aussi inédit soit-il dans ce contexte de tensions transatlantiques, ne modifiera pas le rapport de force avec Washington. Son principal mérite réside dans l’internationalisation de la question groenlandaise, qui complique politiquement toute action américaine sans pour autant l’empêcher. L’avenir du territoire arctique se jouera vraisemblablement sur le terrain diplomatique, dans un bras de fer où le Danemark dispose de peu d’atouts face à la détermination affichée par l’administration Trump.



