Guerre des sanctions : États-Unis, Chine, UE… qui détient les meilleures cartes ?

Depuis plusieurs décennies, Washington a bâti un empire invisible mais redoutablement efficace : celui des sanctions économiques. En exploitant la domination du dollar dans les échanges internationaux et le contrôle des infrastructures financières mondiales comme le réseau SWIFT, les États-Unis ont transformé leur monnaie en arme géopolitique. L’Office of Foreign Assets Control (OFAC), bras armé du Trésor américain, gère aujourd’hui une liste de près de 12 000 noms frappés d’interdictions diverses. De Cuba à l’Iran, de la Russie à la Corée du Nord, aucun adversaire n’échappe à cette toile tissée patiemment depuis la fin de la Guerre froide. Mais voilà qu’en 2025, les cartes se redistribuent. La Chine a appris les règles du jeu et retourne désormais ces mêmes armes contre ses concepteurs, tandis que l’Union européenne affine sa propre panoplie. Une nouvelle bataille s’engage, où chaque bloc brandit ses atouts stratégiques.

Les États-Unis et la Chine face à face dans la guerre technologique des semi-conducteurs

L’affrontement le plus spectaculaire oppose aujourd’hui Washington et Pékin sur le terrain des technologies de pointe. En décembre 2024, l’administration Biden a lancé sa troisième offensive majeure contre l’industrie chinoise des semi-conducteurs, plaçant 140 entreprises sur la fameuse Entity List. Parmi les cibles : Naura Technology Group, premier fabricant chinois d’équipements, mais aussi Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC), le champion national déjà sous pression depuis 2020. La règle du Foreign Direct Product Rule (FDPR) étend la portée de ces restrictions bien au-delà des frontières américaines : toute entreprise utilisant des technologies ou logiciels américains pour produire des puces destinées à Huawei ou d’autres entités listées doit obtenir une autorisation préalable, généralement refusée.

La riposte chinoise ne s’est pas fait attendre. Pékin a déployé un arsenal juridique calqué sur le modèle américain, avec une portée extraterritoriale comparable. Le 3 décembre 2024, le ministère chinois du Commerce a interdit l’exportation vers les États-Unis de gallium, germanium, antimoine et matériaux super-durs, tous essentiels à la fabrication de semi-conducteurs avancés. La Chine contrôle 99% de la production mondiale de gallium raffiné et près de 60% du germanium. Selon une étude du US Geological Survey, une interdiction totale de ces métaux pourrait coûter 3,4 milliards de dollars au PIB américain.

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Le 6 janvier 2026, Pékin a franchi une nouvelle étape en interdisant toute exportation de biens à double usage vers les utilisateurs militaires japonais, répondant aux déclarations de la Première ministre Sanae Takaichi sur une possible intervention dans le détroit de Taïwan. Cette mesure illustre la volonté chinoise d’utiliser ses contrôles à l’exportation comme instrument de pression diplomatique.

Terres rares et métaux critiques au cœur de la stratégie chinoise de représailles

Là où les Américains s’appuient sur leur domination financière et technologique, la Chine mise sur un avantage structurel différent : sa mainmise sur les matières premières stratégiques. Le pays produit environ 90% des aimants de terres rares mondiaux et sa part dans le raffinage du cobalt est passée de 65% en 2018 à 83% en 2024. Construire une raffinerie en Chine coûte trois fois moins cher qu’aux États-Unis, rendant toute substitution extrêmement difficile à court terme.

L’année 2025 a vu une escalade progressive. En février, Pékin a imposé des contrôles sur le tungstène, le tellure, le bismuth, le molybdène et l’indium. En avril, sept éléments de terres rares moyennes et lourdes ont rejoint la liste : samarium, gadolinium, terbium, dysprosium, lutetium, scandium et yttrium. Ces métaux sont indispensables aux industries de défense occidentales, notamment pour les missiles guidés, les équipements de vision nocturne et les moteurs d’avions de chasse.

Parallèlement, la Chine a développé sa propre liste noire. La Liste des entités non fiables, gérée par le ministère du Commerce, frappe désormais des géants américains de l’armement comme General Atomics, General Dynamics et Boeing Defense. Les sanctions comprennent l’interdiction de tout commerce avec la Chine, le gel des investissements et l’interdiction d’entrée sur le territoire pour les dirigeants. En 2024, Pékin a mené 12 actions anti-sanctions visant 118 cibles, dont 56 personnes physiques et 62 entités.

L’Union européenne adopte une approche différente, concentrant ses efforts sur la Russie. Son 19e paquet de sanctions, adopté en octobre 2025, interdit les importations de GNL russe à partir de janvier 2027 et cible 557 navires de la flotte fantôme transportant du pétrole sanctionné. Pour la première fois, des entreprises chinoises ont été sanctionnées pour leur rôle dans l’approvisionnement de Moscou en composants de drones et microélectroniques. Douze entités basées en Chine, trois en Inde et deux en Thaïlande figurent parmi les 45 nouvelles inscriptions.

La clause dite No Russia, introduite en 2023, oblige les exportateurs européens à interdire contractuellement la réexportation de leurs produits vers la Russie. Cette mesure vise à colmater les brèches par lesquelles transitent technologies et biens sensibles via des pays tiers comme la Turquie, le Kazakhstan ou les Émirats arabes unis.

Qui détient alors les meilleures cartes ? Les États-Unis conservent l’avantage du dollar et du contrôle technologique, mais leur dépendance aux minerais chinois constitue un talon d’Achille. La Chine peut étrangler les chaînes d’approvisionnement occidentales, mais reste vulnérable aux restrictions sur les équipements de fabrication de puces avancées. L’Union européenne, malgré 19 paquets de sanctions contre Moscou, peine à peser face aux deux géants. La véritable question n’est peut-être plus de savoir qui gagnera cette partie, mais si l’économie mondiale pourra supporter une fragmentation durable en blocs rivaux.

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