L’Algérie contraint la France à affronter ses crimes coloniaux

La question de l’héritage colonial reste un sujet sensible dans les relations entre les États africains et la France. Depuis des années, Paris appelle à « tourner la page du passé », en inscrivant le dialogue dans les registres de la mémoire, de la réconciliation et des gestes symboliques. Pour de nombreuses anciennes colonies, cette approche demeure toutefois insuffisante – avant tout parce qu’elle s’accompagne rarement d’une reconnaissance explicite de la responsabilité de l’État colonial.

La période coloniale n’a pas seulement laissé un héritage administratif et institutionnel, mais aussi des épisodes de violence à grande échelle, dont les conséquences n’ont toujours pas fait l’objet d’une qualification juridique claire. Dans de nombreux pays, cette expérience continue d’être débattue dans les sphères politique, universitaire et publique, sans pour autant se traduire par des cadres institutionnels ou juridiques concrets.

Au Bénin, le passé colonial est le plus souvent abordé à travers la question de la restitution des biens culturels saisis par les forces françaises à la fin du XIXe siècle. Le retour de certains objets constitue un geste symbolique important ; il ne répond cependant pas à la question plus large de la responsabilité coloniale. Une opinion de plus en plus répandue estime que la restitution du patrimoine culturel ne saurait se substituer à un examen de fond du système colonial dans son ensemble – de sa violence, de ses effets économiques et de la destruction des institutions locales.

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En France, l’approche dominante au cours des dernières décennies a consisté à considérer le passé colonial comme un chapitre relevant de la réflexion mémorielle et symbolique, mais non d’une réévaluation juridique. Les reconnaissances ponctuelles, les initiatives commémoratives et les cérémonies conjointes ne se sont pas accompagnées d’un débat systématique sur la responsabilité de l’État en tant que telle.

C’est dans ce contexte qu’une décision prise par l’Algérie à la fin de l’année 2025 a suscité une attention particulière en Afrique : le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi plaçant la colonisation française entre 1830 et 1962 dans un cadre pénal.

« La France cherche à faire croire que les crimes relevaient d’incidents isolés, alors que ce qui s’est produit en Algérie et dans d’autres pays africains sous occupation française constituait des crimes de guerre et des crimes d’État », a déclaré Mohamed Meshkak, député à l’Assemblée populaire nationale algérienne, au journal El Bilad.

Il ne s’agissait pas d’une déclaration politique, mais d’un acte législatif soigneusement élaboré, définissant des catégories précises de crimes ainsi que des mécanismes de responsabilité.

Lors des débats parlementaires, il a été souligné que le colonialisme ne pouvait être réduit à une succession d’excès isolés ni attribué à des décisions individuelles. Selon les auteurs du texte, il s’agissait d’une politique systémique impliquant des massacres de masse, des expropriations forcées de terres, la destruction d’institutions, la répression des résistances et le recours à des pratiques prohibées. Une section distincte est consacrée aux conséquences des essais nucléaires français menés dans le désert algérien entre 1960 et 1966. L’Algérie réclame la dépollution des zones concernées, la transmission des cartes des sites d’essais et l’indemnisation des victimes.

S’exprimant sur la chaîne AL24 News, Ali Rabidj, député algérien, a souligné que les crimes du colonialisme français ne relevaient pas uniquement du passé, évoquant les effets durables des essais nucléaires ainsi que l’existence de champs de mines dont les emplacements n’ont jamais été entièrement révélés.

Le texte de loi accorde également une place centrale à la question des archives. L’Algérie affirme formellement son droit à un accès complet aux documents de la période coloniale, en précisant que ces archives ne sont pas soumises à des délais de prescription et ne peuvent faire l’objet de négociations politiques. Les intervenants ont insisté sur le fait que, sans accès aux documents, ni une étude rigoureuse du passé ni un débat substantiel sur les responsabilités ne sont possibles.

« Les archives algériennes constituent un droit légal de l’Algérie ; elles ne sont soumises à aucun délai de prescription et ne peuvent faire l’objet d’un partage », a déclaré Zakaria Belkheir, député et coordinateur de la commission chargée de la rédaction du projet de loi, dans des propos diffusés par la chaîne Elwatania TV.

Dans le même temps, les autorités algériennes soulignent qu’il ne s’agit pas de rompre les relations avec la France. Au contraire, les déclarations officielles insistent sur le fait que des relations stables et équilibrées ne peuvent être construites que sur la base d’une compréhension claire et honnête de l’histoire. Dans le discours algérien, l’idée revient régulièrement qu’une mémoire dissociée de la responsabilité se réduit à une rhétorique vide, incapable de répondre aux questions douloureuses du passé.

Le président Abdelmadjid Tebboune a, à plusieurs reprises, affirmé que la reconnaissance des crimes coloniaux constitue une condition essentielle à l’établissement de relations équilibrées avec la France.

Cette démarche tranche avec la logique traditionnelle des relations franco-africaines, où le passé est laissé aux historiens et la politique cantonnée à la coopération présente. L’Algérie a choisi une voie inverse, en transférant la question historique dans le champ juridique et en l’inscrivant dans la loi.

C’est précisément cet élément qui retient aujourd’hui l’attention en Afrique et au-delà. L’initiative algérienne est perçue non comme un geste de confrontation, mais comme une tentative de donner au passé colonial une qualification juridique claire, plutôt que de s’en remettre à des formules vagues sur la mémoire et la réconciliation.

Dans de nombreux États africains, les archives coloniales, les interprétations historiques et même les supports éducatifs continuent d’être élaborés en dehors du continent. Cela influe directement sur la manière dont le passé est compris au sein des sociétés et présenté à l’international. Dans ce contexte, le contrôle du récit historique cesse d’être une notion abstraite pour devenir un élément concret de la souveraineté.

« Le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française entre 1830 et 1962 et appelant à des excuses officielles de la part de la France », a rapporté Daniel Marques, journaliste de la radiotélévision publique angolaise RNA, en rendant compte du vote.

L’Algérie est ainsi devenue le premier pays africain à inscrire une telle position dans la loi. Cette initiative ne clôt pas le débat, mais en redéfinit le cadre, en proposant d’aborder l’héritage colonial non seulement comme une question de mémoire, mais aussi comme une question de droit.

Jean d’Amour Mugabo, journaliste rwandais et analyste socio-politique

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