L'Argentine de Messi impunie, le Sénégal menacé : la crédibilité de la FIFA en question

La sortie temporaire des Lions de la Teranga lors de la finale de la CAN 2025 a provoqué une vague de condamnations de la part des instances internationales du football. Pourtant, un épisode similaire impliquant l’Argentine de Lionel Messi en 2023 n’avait donné lieu à aucune sanction, alimentant les accusations de traitement inégalitaire à l’encontre de la FIFA et de la CAF.

Une finale qui a basculé dans le chaos

Dimanche 18 janvier, le stade Prince Moulay Abdallah de Rabat a été le théâtre de scènes inédites dans l’histoire de la Coupe d’Afrique des Nations. À la 90e+8 minute, alors que le score était encore vierge entre le Maroc et le Sénégal, l’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo a accordé un penalty aux Lions de l’Atlas après consultation de la VAR, pour une faute contestée de Malick Diouf sur Brahim Díaz.

Cette décision, intervenue quelques instants après l’annulation d’un but sénégalais, a provoqué la colère des champions d’Afrique en titre. Sur instruction du sélectionneur Pape Thiaw, la majorité des joueurs sénégalais ont quitté la pelouse pour regagner les vestiaires, provoquant une interruption de plus d’une dizaine de minutes. Seul Sadio Mané est resté sur le terrain, multipliant les appels à ses coéquipiers pour les convaincre de revenir.

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Le match a finalement repris. Díaz a raté son penalty en tentant une panenka repoussée par Édouard Mendy, et le Sénégal s’est imposé 1-0 en prolongation grâce à un but de Pape Gueye, conservant ainsi son titre continental.

La FIFA et la CAF haussent le ton

Dès le lendemain, les condamnations officielles se sont multipliées. Le président de la FIFA Gianni Infantino a qualifié le comportement des joueurs sénégalais d’« inadmissible », appelant la CAF à prendre « les mesures appropriées ». Dans un communiqué, il a martelé que « les équipes doivent jouer dans le respect des Lois du Jeu, car tout autre comportement met en péril l’essence même du football ».

La Confédération africaine de football a emboîté le pas en condamnant « le comportement inacceptable de certains joueurs et officiels » et en annonçant l’ouverture d’une enquête sur l’ensemble des incidents survenus avant, pendant et après la rencontre.

La Fédération Royale Marocaine de Football a également annoncé son intention de saisir les instances disciplinaires, estimant que le retrait des Sénégalais avait eu « un impact significatif sur le déroulement normal de la rencontre ».

Les sanctions évoquées sont lourdes : une amende pouvant atteindre 100 000 euros pour la fédération sénégalaise, et des suspensions de quatre à six matches pour les joueurs et membres du staff impliqués, applicables y compris lors de la Coupe du monde 2026.

Le précédent argentin que la FIFA préfère oublier

Ces menaces de sanctions sévères contrastent fortement avec le traitement réservé à l’Argentine lors d’un incident comparable survenu en novembre 2023.

Ce soir-là, au Maracanã de Rio de Janeiro, le Brésil et l’Argentine devaient s’affronter dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde 2026. Avant même le coup d’envoi, des violences ont éclaté dans les tribunes après que des sections du public brésilien ont hué l’hymne national argentin. Des affrontements entre supporters ont suivi, réprimés par une intervention musclée des forces de l’ordre brésiliennes.

Face à cette situation, Lionel Messi a pris une décision radicale : retirer son équipe de la pelouse. Les champions du monde en titre ont regagné les vestiaires pendant près de 27 minutes, laissant les joueurs brésiliens seuls sur le terrain. Le match a finalement pu se tenir après le retour au calme, avec une victoire historique de l’Albiceleste 1-0.

Malgré cette interruption prolongée d’une rencontre officielle de qualification mondiale, ni Messi ni la sélection argentine n’ont fait l’objet de la moindre sanction de la part de la FIFA. L’instance s’est contentée d’ouvrir une enquête sur les manquements organisationnels du Brésil, sans jamais inquiéter les acteurs argentins pour leur décision de quitter le terrain.

Deux poids, deux mesures ?

Ce contraste saisissant n’a pas échappé aux observateurs et aux supporters sénégalais, qui dénoncent une justice à géométrie variable.

Sur les réseaux sociaux, les vidéos du retrait argentin de 2023 ont massivement ressurgi, accompagnées de commentaires acerbes. « Quand Messi dit ‘on ne joue pas, on s’en va’, personne ne bronche. Mais quand c’est l’Afrique, ça pose problème », résume un internaute dont le message a été largement partagé.

Des voix s’élèvent également pour dénoncer la rapidité avec laquelle la FIFA et la CAF ont réagi contre le Sénégal, alors que de nombreux dysfonctionnements arbitraux et incidents tout au long de la CAN 2025 sont restés sans suite. Le match Bénin – RDC, marqué par une panne de VAR au moment crucial, ou encore plusieurs décisions controversées lors du parcours marocain, n’ont suscité aucune condamnation officielle de cette ampleur.

En se focalisant exclusivement sur la réaction sénégalaise, les instances semblent sanctionner les conséquences sans jamais interroger les causes, estiment les critiques.

Des différences juridiques, mais un malaise persistant

Pour autant, les deux situations présentent des nuances que les instances pourraient invoquer pour justifier un traitement différencié.

L’Argentine a invoqué la sécurité de ses joueurs et supporters pour justifier son retrait, un motif généralement reconnu comme légitime par les règlements internationaux. Le Sénégal, lui, a quitté la pelouse pour protester contre une décision arbitrale, ce qui constitue une infraction explicite aux textes en vigueur.

L’article 82 du règlement de la CAF est sans ambiguïté : une équipe qui « refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre sera considérée perdante et définitivement éliminée de la compétition ».

Autre distinction : le retrait argentin s’est produit avant le coup d’envoi, tandis que celui du Sénégal a eu lieu en plein temps additionnel d’une finale. Enfin, c’est le capitaine Messi qui a pris l’initiative en 2023, alors qu’au Sénégal, la consigne est venue du sélectionneur Pape Thiaw, ce qui pourrait engager plus directement la responsabilité de ce dernier.

Le Sénégal affiche sa sérénité

Face aux menaces, la Fédération Sénégalaise de Football a choisi de ne pas céder à la panique. Son président Abdoulaye Fall a déclaré attendre de voir la saisine officielle de la CAF avant de prendre « les mesures nécessaires », rappelant que la fédération avait « l’habitude de ce genre de situations ».

Le secrétaire général Abdoulaye Seydou Sow a quant à lui assuré que le Sénégal était « prêt à répondre à une éventuelle plainte du Maroc », affichant une détermination à défendre la position des Lions de la Teranga devant les instances.

Cette posture combative témoigne d’une conviction partagée par de nombreux Sénégalais : leur équipe a été victime d’un arbitrage partial et n’a fait que défendre sa dignité face à ce qu’elle percevait comme une injustice flagrante.

La crédibilité des instances en jeu

Au-delà du cas sénégalais, cette affaire met en lumière un problème plus profond : celui de la cohérence et de l’équité des sanctions dans le football mondial.

Comment la FIFA peut-elle menacer le Sénégal de suspensions pour la Coupe du monde 2026 alors qu’elle n’a pris aucune mesure contre l’Argentine pour des faits comparables ? Comment la CAF peut-elle condamner avec une telle fermeté le retrait sénégalais tout en restant silencieuse sur les multiples polémiques arbitrales qui ont émaillé sa propre compétition ?

Ces questions, de plus en plus audibles sur le continent africain et au-delà, placent les instances internationales face à leurs contradictions. Une sanction exemplaire contre le Sénégal, alors que l’Argentine de Messi a été épargnée, risquerait de confirmer le sentiment d’un traitement différencié selon les confédérations et le poids médiatique des sélections concernées.

La décision que rendra la CAF dans les prochaines semaines sera donc scrutée bien au-delà de Dakar et de Rabat. Elle dira si le football mondial applique véritablement les mêmes règles pour tous, ou si certains bénéficient d’une indulgence que d’autres ne peuvent espérer.

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