Starlink : Ce que Jeff Bezos prépare pour défier Elon Musk en 2026

Depuis 2020, Elon Musk a méthodiquement construit une avance apparemment insurmontable dans le secteur de l’internet par satellite. Avec plus de 8 400 satellites Starlink déjà en orbite et 7 millions d’abonnés répartis dans plus de 125 pays, l’entrepreneur sud-africain a transformé ce qui semblait être une ambition démesurée en un service commercial florissant. Pendant que ses concurrents hésitaient ou rencontraient des retards techniques, SpaceX enchaînait les lancements à un rythme effréné, plaçant parfois plusieurs dizaines de satellites en une seule mission. Cette cadence industrielle, conjuguée à une stratégie tarifaire agressive et à une infrastructure déjà opérationnelle, a permis à Starlink de s’imposer comme le leader incontesté de la connectivité satellitaire. Mais cette domination pourrait connaître son premier véritable défi en 2026.

Jeff Bezos s’apprête à lancer Amazon Leo, le nouveau nom commercial du projet initialement baptisé Kuiper. Le géant de l’e-commerce a officialisé ce changement de dénomination le 13 novembre 2025, marquant ainsi la transition du projet de sa phase expérimentale vers son déploiement commercial. L’acronyme Leo fait référence à l’orbite terrestre basse où évoluera la constellation, à environ 600 kilomètres d’altitude. Cette mutation symbolique intervient à un moment crucial : Amazon doit accélérer drastiquement son rythme de déploiement pour respecter ses engagements réglementaires et éviter de perdre sa licence d’exploitation accordée par la Federal Communications Commission américaine.

Amazon Leo face aux obligations réglementaires et au retard technologique

Les contraintes imposées par la FCC ne laissent aucune marge de manœuvre à Amazon. L’entreprise doit impérativement placer 1 600 satellites en orbite avant le 30 juillet 2026, soit la moitié de sa constellation prévue de 3 236 appareils. La totalité devra être déployée avant juillet 2029. À ce jour, seuls 150 à 200 satellites Amazon Leo gravitent autour de la Terre, un chiffre dérisoire comparé aux milliers d’engins déjà opérationnels de son concurrent direct. Pour combler ce retard vertigineux, Bezos a dû recourir à une solution paradoxale : faire appel aux fusées Falcon 9 de SpaceX, l’entreprise même qu’il cherche à concurrencer. Le 16 juillet 2025, 24 satellites Leo ont ainsi été lancés par le principal adversaire d’Amazon, montrant les difficultés logistiques auxquelles le projet fait face.

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Cette dépendance vis-à-vis de SpaceX révèle les faiblesses structurelles d’Amazon dans le secteur aérospatial. Contrairement à Musk qui dispose de sa propre infrastructure de lancement avec SpaceX, Bezos doit composer avec plusieurs partenaires, dont United Launch Alliance et potentiellement Arianespace pour les futurs lancements Ariane 6. Cette fragmentation complique la coordination et ralentit le déploiement. L’investissement colossal de près de 20 milliards de dollars consacré au projet témoigne néanmoins de la détermination du fondateur d’Amazon, qui considère Leo comme le « quatrième pilier » stratégique du groupe, aux côtés du commerce en ligne, d’Amazon Web Services et de l’abonnement Prime.

La France et l’Europe dans la stratégie de lancement commercial d’Amazon Leo

Le service Amazon Leo devrait être commercialisé dès le premier trimestre 2026 dans cinq pays simultanément : États-Unis, Canada, France, Allemagne et Royaume-Uni. L’autorisation délivrée par l’Arcep, le régulateur français des télécommunications, en juillet 2025 pour une durée de dix ans, permet à Amazon de cibler le marché européen dès le démarrage. Cette stratégie contraste avec celle de Starlink, qui a procédé à un déploiement progressif pays par pays. En visant d’emblée plusieurs territoires majeurs, Amazon espère accélérer sa pénétration commerciale et rentabiliser plus rapidement ses investissements massifs.

Les terminaux proposés aux utilisateurs se déclineront en trois versions baptisées Nano, Pro et Ultra. Le modèle Nano, compact avec seulement 7 pouces de côté et pesant moins d’un demi-kilo, promet des débits jusqu’à 100 Mbps et pourrait être transportable pour un usage nomade. La version Pro, mesurant 11 pouces, vise le marché résidentiel avec des vitesses atteignant 400 Mbps. Quant au modèle Ultra, destiné aux entreprises et organisations gouvernementales, il affiche des dimensions imposantes de 19 pouces sur 30 pouces et revendique une capacité de 1 Gbps, une performance que Starlink ne propose pas encore dans son offre standard. Amazon mise sur une puce personnalisée baptisée Prometheus, combinant les fonctions d’un modem 5G, d’une station de base cellulaire et d’une antenne de liaison microondes, pour se différencier technologiquement de son rival.

L’arrivée d’Amazon Leo bouleverse un marché jusqu’ici largement dominé par un acteur unique. Pour les consommateurs français et européens, cette concurrence pourrait se traduire par une pression à la baisse sur les tarifs et une amélioration de la qualité de service. Amazon n’a toutefois pas encore dévoilé sa grille tarifaire, contrairement à Starlink qui facture entre 50 et 165 dollars mensuels selon les formules, avec un coût initial de 349 dollars pour l’équipement standard. L’entreprise de Seattle pourrait exploiter sa base massive de clients Prime et ses services AWS pour proposer des offres groupées attractives, un avantage commercial dont ne dispose pas SpaceX.

Des acteurs comme OneWeb et Eutelsat, qui ont fusionné leurs activités, observent également cette bataille des géants avec attention. OneWeb compte déjà plus de 600 satellites en service, principalement destinés aux clients professionnels et gouvernementaux. Mais face aux capacités financières et à l’écosystème commercial d’Amazon d’une part, et à l’avance technologique et opérationnelle de Starlink d’autre part, ces entreprises risquent de se retrouver marginalisées sur le segment grand public. La rivalité entre Musk et Bezos dépasse largement le cadre de l’internet satellitaire : elle oppose deux visions du développement spatial privé, deux modèles industriels et deux milliardaires dont la compétition s’étend désormais des entrepôts logistiques jusqu’à l’orbite terrestre.

L’année 2026 marquera donc un tournant dans cette confrontation spatiale. Amazon devra prouver qu’il peut transformer son retard initial en opportunité, en capitalisant sur les leçons tirées de l’expérience Starlink et en évitant les écueils rencontrés par son concurrent. La réussite ou l’échec de ce pari à plusieurs dizaines de milliards déterminera si le ciel numérique restera dominé par un seul acteur ou si une véritable concurrence émergera enfin dans ce secteur stratégique.

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