La signature par Donald Trump, mardi 3 février, d’une loi gelant la contribution américaine de 3,6 millions de dollars à l’Agence mondiale antidopage marque une escalade sans précédent entre Washington et l’instance basée à Montréal. Cette décision, intégrée au projet de loi budgétaire mettant fin au shutdown gouvernemental, exige désormais un audit indépendant de l’organisation avant tout versement futur. À trois ans des Jeux olympiques de Los Angeles, le système antidopage international se retrouve fragilisé comme jamais.
Washington durcit le ton face à l’Agence mondiale antidopage
Les relations entre les États-Unis et l’AMA traversent une zone de turbulences d’une intensité inédite. Le texte législatif promulgué cette semaine conditionne explicitement toute reprise des financements américains à la réalisation d’une évaluation menée par des experts antidopage externes et des auditeurs indépendants expérimentés. Cette exigence vise à démontrer que les dirigeants de l’agence exercent leurs fonctions conformément à leurs obligations statutaires. La directrice de l’Office of National Drug Control Policy, Sara Carter, a tenu à souligner dans un communiqué que les gouvernements ou individus cherchant à manipuler les règles devront rendre des comptes. Elle a également affirmé que son pays refuserait de se laisser intimider tant qu’un tel contrôle n’aurait pas été effectué.
Cette fermeté américaine ne date pas de l’arrivée de l’administration républicaine à la Maison Blanche. Dès 2024, sous la présidence de Joe Biden, l’ONDCP avait déjà suspendu le versement des cotisations annuelles. Le gel s’est poursuivi en 2025, et la nouvelle législation transforme désormais cette politique en obligation légale contraignante. Le soutien bipartisan dont bénéficie cette démarche au Congrès témoigne d’un rare consensus politique sur la question. La sénatrice républicaine du Tennessee Marsha Blackburn, coauteure d’un projet de loi similaire, s’est félicitée de l’inclusion de ces dispositions dans le texte budgétaire, réaffirmant son engagement à protéger durablement les droits des athlètes propres.
Le scandale des nageurs chinois dopés à l’origine de la crise
Les tensions actuelles plongent leurs racines dans une affaire qui a profondément ébranlé la crédibilité de l’instance antidopage mondiale. En 2021, vingt-trois membres de l’équipe nationale chinoise de natation ont été contrôlés positifs à la trimétazidine, un stimulant cardiaque figurant sur la liste des substances prohibées. Cette information, pourtant capitale pour l’intégrité des compétitions internationales, n’a jamais été rendue publique par l’AMA à l’époque des faits. L’agence a accepté les explications fournies par les autorités sportives chinoises, qui invoquaient une contamination alimentaire survenue dans la cuisine d’un hôtel. Aucune sanction n’a été prononcée contre les nageurs concernés, dont certains ont ensuite participé aux Jeux olympiques de Tokyo puis remporté des médailles.
Le scandale n’a éclaté au grand jour qu’en avril 2024, lorsque le New York Times et la chaîne allemande ARD ont révélé simultanément l’existence de ces contrôles positifs dissimulés. Plus troublant encore, l’AMA n’avait même pas informé son propre comité exécutif de cette affaire sensible. Travis Tygart, directeur de l’Agence américaine antidopage, s’est alors érigé en principal accusateur, dénonçant publiquement ce qu’il considérait comme une tentative de dissimulation orchestrée conjointement par l’AMA et son homologue chinoise. L’organisation mondiale a réagi en intentant une action en diffamation contre lui, avant de l’abandonner début 2025, alimentant davantage les soupçons de ses détracteurs.
Les Jeux olympiques de Los Angeles 2028 dans la tourmente
L’impact financier de la décision américaine dépasse largement les 3,6 millions de dollars initiaux. Le retrait de cette contribution entraîne mécaniquement la perte d’un montant équivalent en fonds de contrepartie, portant le manque à gagner total à plus de sept millions de dollars pour l’organisation. Jusqu’à cette rupture, les États-Unis représentaient le principal contributeur gouvernemental au budget annuel d’environ 56 millions de dollars de l’AMA. Un porte-parole de l’agence a néanmoins assuré que des contributions supplémentaires versées par d’autres autorités publiques avaient substantiellement atténué l’impact négatif, affirmant que l’organisation demeurait dans une position financière solide.
La perspective d’accueillir les prochains Jeux olympiques d’été confère aux États-Unis un levier considérable dans ce rapport de force. Travis Tygart n’a pas manqué de le souligner, déclarant qu’il était temps de mettre de l’ordre dans la maison de l’AMA et que son pays, en tant que futur hôte olympique, se montrait unifié pour faire prévaloir l’équité sportive. Du côté du Comité international olympique, qui assure la moitié du financement de l’agence antidopage, la nouvelle présidente Kirsty Coventry n’a pas encore abordé publiquement ce différend lors de sa première prise de fonction aux Jeux d’hiver de Milan-Cortina.
L’AMA maintient pour sa part que les contributions gouvernementales ne sauraient être conditionnelles, rappelant que ce principe fondateur avait été établi lors de sa création il y a vingt-six ans. L’organisation affirme être déjà soumise régulièrement à des audits indépendants et assure vouloir travailler avec toutes les parties prenantes américaines pour trouver une issue à cette impasse. La résolution de ce conflit demeure toutefois incertaine, certains responsables américains ayant évoqué la possibilité de conduire un jour un mouvement de défection de plusieurs pays hors du giron de l’AMA, un scénario qui bouleverserait profondément l’architecture du sport mondial édifiée depuis plus d’un quart de siècle.
