Arme nucléaire : quand un ancien général canadien brise un tabou vieux de 50 ans

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les relations entre Washington et Ottawa n’ont cessé de se détériorer. Entre ses provocations répétées qualifiant le Canada de potentiel « 51e État américain », ses velléités sur le Groenland et son attitude dédaigneuse envers l’OTAN, le président américain a profondément ébranlé les certitudes de son voisin du Nord. Dans cette situation de turbulences géopolitiques, une déclaration inattendue est venue secouer la classe politique canadienne et relancer un débat que l’on croyait enterré depuis plus d’un demi-siècle.

Un ancien chef d’état-major sort du silence sur la question nucléaire

Lors d’une conférence organisée au Rideau Club d’Ottawa par l’Institut de la Conférence des associations de la défense et le cabinet de conseil Catalyze4, le général à la retraite Wayne Eyre, qui a occupé le poste de chef d’état-major de la défense des Forces armées canadiennes de 2021 à 2024, a créé la surprise en abordant frontalement la question de l’armement nucléaire.

Selon les propos rapportés par The Globe and Mail, l’ancien haut gradé a estimé que le Canada ne pourrait jamais atteindre une véritable indépendance stratégique sans disposer de sa propre force de dissuasion nucléaire. « Je soutiens que nous n’aurons jamais de véritable indépendance stratégique sans notre propre force de dissuasion nucléaire », a-t-il déclaré devant un auditoire visiblement surpris par la teneur de ses propos.

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Le Canada possède les moyens techniques, selon Eyre

Le général Eyre ne s’est pas contenté d’un constat théorique. Il a affirmé que le pays disposait déjà des ressources nécessaires pour mener à bien un tel programme. « Nous avons une bonne industrie nucléaire ici. Si les conditions changent, nous avons l’infrastructure civile nécessaire. Nous avons les scientifiques », a-t-il précisé. Le Canada figure d’ailleurs parmi les plus grands producteurs d’uranium au monde, avec les quatrièmes réserves mondiales derrière l’Australie, le Kazakhstan et la Russie.

L’ancien chef militaire a toutefois nuancé son propos en indiquant que cette option ne devait pas être poursuivie dans l’immédiat. « Gardons toutes les options ouvertes. Évitons d’aller dans cette direction pour le moment », a-t-il tempéré, tout en plaidant pour que le pays investisse dans les technologies de lancement, notamment dans les domaines aérospatial et des missiles. « Il s’agit de mettre en place les conditions nécessaires pour que, si nous décidons d’aller dans cette direction, nous puissions le faire plus rapidement que d’autres pays qui n’ont aucune industrie nucléaire. C’est une question de couverture stratégique », a-t-il ajouté.

Un monde en « phase de désordre » selon l’ancien général

Pour justifier cette prise de position radicale, Wayne Eyre a dressé un tableau sombre de la situation géopolitique mondiale. Selon lui, le Canada et ses alliés sont entrés dans une phase de « désordre global » particulièrement dangereuse, où « les normes établies sous l’ordre précédent ne sont plus respectées » et où « les anciennes alliances et les anciens partenariats sont désormais fragiles ».

Cette situation est par ailleurs marquée par l’expiration du traité New START, le dernier pacte de contrôle des armements nucléaires entre les États-Unis et la Russie, dont l’échéance était fixée au 5 février 2026. Trump a laissé entendre qu’il laisserait ce traité expirer, alimentant les craintes d’une nouvelle course aux armements à l’échelle mondiale.

Ottawa rejette catégoriquement cette idée

La réaction du gouvernement canadien ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, le ministre de la Défense nationale, David McGuinty, a fermement rejeté cette proposition. « Le Canada n’a absolument aucune intention d’acquérir des armes nucléaires », a-t-il déclaré aux journalistes avant une réunion du conseil des ministres. Le ministre a rappelé que le Canada était signataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), ratifié en 1969, et que le pays défendait depuis longtemps une position anti-prolifération.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est montré encore plus cinglant à l’égard de l’ancien militaire. « Je me soulage qu’il ne soit plus là. Ce n’est pas étonnant que les Forces armées canadiennes aient les problèmes qu’on leur connaît si ce gars-là les a dirigées pendant trois ans », a-t-il lancé, qualifiant cette idée de « farfelue ».

Un débat qui dépasse les frontières canadiennes

La sortie du général Eyre s’insère dans un mouvement plus large de remise en question de la doctrine de non-prolifération dans plusieurs pays occidentaux. En Suède, l’un des plus grands journaux du pays a proposé en janvier un programme nucléaire nordique commun, tandis que le premier ministre Ulf Kristersson a confirmé avoir entamé des discussions préliminaires avec la France et le Royaume-Uni sur une éventuelle coopération nucléaire. L’Allemagne a également vu resurgir ce débat dans ses médias.

Des experts restent néanmoins sceptiques quant à la pertinence d’un armement nucléaire canadien. Janice Gross Stein, professeure à l’Université de Toronto, a estimé dans The Globe and Mail que « les armes nucléaires sont un mauvais pari pour le Canada, quelles que soient les circonstances envisageables », soulignant que le pays ne les utiliserait jamais et que leur valeur dissuasive est « grandement exagérée ».

Si cette proposition n’a aucune chance d’aboutir dans l’immédiat, elle témoigne de la profondeur du bouleversement stratégique provoqué par la politique étrangère de Donald Trump et de l’inquiétude croissante des nations alliées face à l’effritement des garanties de sécurité américaines.

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