Moscou a affiché sa « solidarité » avec La Havane ce mercredi, mais derrière les déclarations de Sergueï Lavrov se pose une question bien plus redoutable : dans une situation de négociations avec Washington sur l’Ukraine — où la levée de ses propres sanctions figure en jeu —,Vladimir Poutine dispose-t-il encore d’une vraie marge pour défendre son allié caribéen ?
Mercredi 18 février, à Moscou. Sergueï Lavrov reçoit son homologue cubain Bruno Rodriguez et lui assure la « solidarité » russe face au blocus pétrolier américain qui asphyxie l’île. « Nous appelons les États-Unis d’Amérique à faire preuve de bon sens et à renoncer à leurs projets de blocus naval militaire », lâche le chef de la diplomatie russe. Formule rituelle. Aucune livraison concrète annoncée.
La visite de Rodriguez à Moscou survient six semaines après l’onde de choc vénézuélienne. Début janvier, 32 militaires cubains perdent la vie lors de la capture de Nicolas Maduro par les forces américaines. Trump n’attend pas pour enfoncer le clou. Sur Truth Social, en lettres majuscules : « Il n’y aura plus de pétrole ni d’argent à destination de Cuba — zéro ! Je suggère fortement qu’ils acceptent un accord, avant qu’il ne soit trop tard. »
Le secrétaire d’État Marco Rubio, né de parents cubains, enfonce lui aussi le couteau : « Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet. » Fils de la diaspora, Rubio voit dans la chute du castrisme un objectif de carrière autant qu’idéologique.
Une solidarité russe sans pétrole dans les tuyaux
L’île de 9,6 millions d’habitants souffre particulièrement depuis l’arrêt, sous pression américaine, des livraisons de pétrole vénézuélien, et des menaces de Washington de frapper de droits de douane tout pays osant vendre des hydrocarbures à Cuba. Plusieurs compagnies aériennes russes ont déjà suspendu leurs vols vers La Havane, faute de kérosène sur place. Des hôtels ont fermé temporairement ; les délestages électriques frappent l’île de manière récurrente.
Moscou promet. Mais promettre ne remplit pas les cuves. Début février, Lavrov avait qualifié d’inacceptables par téléphone les pressions exercées sur Cuba, affirmant la « ferme volonté » russe d’apporter un appui politique et matériel à La Havane. Des médias russes avaient alors évoqué un possible envoi de brut comme « aide humanitaire ». Aucun cargo n’a depuis été officiellement confirmé.
La raison de cette prudence tient à une équation géopolitique qui écrase tout le reste. Ce mercredi encore, à Genève, des délégations russe, ukrainienne et américaine négocient un règlement du conflit en Ukraine — les pourparlers buttant sur le sort du Donbass, avec une atmosphère décrite comme tendue. Dans ce cadre, la Russie joue gros : le plan de paix russo-américain en discussion inclurait une levée progressive des sanctions occidentales contre Moscou, en échange d’accords économiques bilatéraux. Brusquer Washington sur Cuba risquerait de faire sauter cette ouverture.
L’équation impossible de Poutine
La chute du castrisme figure « tout en haut des priorités » de Rubio, selon les analystes, et le secrétaire d’État pèse lourd dans la politique agressive de Washington en Amérique latine. Pour Poutine, soutenir ostensiblement La Havane revient à offrir à Rubio un argument pour torpiller toute détente Moscou-Washington.
L’arme pétrolière russe, théoriquement disponible, se heurte à une logistique complexe et coûteuse — acheminement maritime sur plus de 10 000 kilomètres, risque de sanctions secondaires américaines sur les tankers impliqués. Le gouvernement cubain chiffre lui-même le coût des sanctions américaines à plus de 7,5 milliards de dollars entre mars 2024 et février 2025. Un écart que la Russie, pressée sur le front ukrainien et saignée économiquement, ne peut combler seule.
Trump, lui, exclut toute opération militaire directe contre Cuba, estimant que le régime « tombera de lui-même ». Calcul froid : l’étranglement économique suffit. Poutine se retrouve ainsi prisonnier d’une double contrainte — abandonner un allié historique ou sacrifier sa fenêtre de rapprochement avec Washington.
Une rencontre entre Bruno Rodriguez et Vladimir Poutine doit encore avoir lieu dans les prochaines heures. Ce que le président russe acceptera — ou refusera — d’y annoncer concrètement dira davantage sur l’état réel de l’alliance Cuba – Russie que toutes les déclarations de « solidarité » qui précèdent.



