Près de 150 000 morts, plus de 13 millions de déplacés, quelque 25 millions de personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë : le Soudan traverse depuis avril 2023 ce que les Nations unies qualifient de pire crise humanitaire au monde. L’affrontement entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (RSF) a plongé ce pays de 50 millions d’habitants dans un chaos sans précédent, marqué par des accusations de génocide, notamment au Darfour. C’est dans cette situation qu’une enquête du New York Times, publiée le 1er février, révèle l’existence d’une base aérienne secrète égyptienne d’où partent des frappes de drones contre les RSF.
Une base dissimulée au cœur du désert
Selon les révélations du quotidien américain, des drones militaires de fabrication turque décollent depuis au moins six mois d’une piste d’atterrissage camouflée au sein du projet agricole d’East Oweinat, dans le désert occidental égyptien, à environ 65 kilomètres de la frontière soudanaise. Images satellites, relevés de vol et témoignages de responsables américains, européens et arabes corroborent ces informations. Initialement dédiée à la culture céréalière — le président Abdel Fattah al-Sissi y célébrait encore les récoltes de blé en 2023 —, cette zone a discrètement été transformée en installation militaire depuis 2018, avec l’ajout d’une seconde piste et de hangars pour aéronefs. Des drones Akinci, parmi les plus sophistiqués au monde, y ont été photographiés après l’atterrissage d’avions cargo turcs. Ces appareils auraient frappé des positions des RSF jusqu’à plus de 1 300 kilomètres à l’intérieur du territoire soudanais.
Le Caire, longtemps resté en retrait diplomatique malgré son soutien affiché à l’armée du général Abdel Fattah al-Burhan, semble avoir franchi un cap après la chute d’el-Fasher aux mains des RSF fin octobre 2025. Cet événement, qualifié de « ligne rouge » par la présidence égyptienne, a déclenché une intensification des opérations militaires égyptiennes.
Un pari risqué aux multiples inconnues
Cette intervention expose l’Égypte à plusieurs périls. Sur le plan diplomatique, Le Caire marche sur des œufs avec les Émirats arabes unis. Abou Dhabi, principal soutien financier de l’économie égyptienne depuis une décennie, arme paradoxalement les RSF avec des drones chinois. En s’engageant ouvertement contre cette milice, l’Égypte risque de fragiliser cette relation cruciale.
Les RSF ont d’ores et déjà averti qu’elles riposteraient « au moment et à l’endroit appropriés ». Leur chef, Mohamed Hamdan Dagalo dit Hemedti, a menacé de viser les aéroports et bases militaires égyptiens. Des menaces à prendre au sérieux : le groupe paramilitaire dispose désormais de capacités de frappes à longue portée, comme l’ont démontré ses attaques contre des infrastructures stratégiques à Port-Soudan.
Sur le plan intérieur, l’engagement militaire intervient dans une situation économique tendue pour l’Égypte, confrontée à une dette élevée et à de fortes pressions inflationnistes. L’afflux de réfugiés soudanais — près de 1,5 million de personnes — pèse déjà lourdement sur les ressources du pays et alimente les tensions sociales. Enfin, le spectre d’un enlisement militaire dans un conflit prolongé hante les stratèges égyptiens, conscients que les guerres civiles sont rarement des victoires rapides.
En misant sur une intervention directe, Le Caire espère peser sur l’issue du conflit et préserver ses intérêts stratégiques, notamment la sécurité de ses eaux du Nil face à l’influence grandissante de l’Éthiopie. Mais ce calcul pourrait s’avérer coûteux si la situation dégénère en confrontation régionale ouverte.
