Washington avance ses pions dans la course aux minerais critiques. En intégrant la mine de coltan de Rubaya à la liste des actifs stratégiques proposés aux investisseurs américains, Kinshasa offre à son nouveau partenaire une prise directe sur l’une des plus riches concentrations de tantale au monde — métal indispensable aux semi-conducteurs, à l’aérospatiale et aux téléphones mobiles.
Rubaya dans la ligne de mire américaine
Lors d’une réunion tenue le 5 février à Washington, la délégation congolaise a formellement présenté une liste d’actifs stratégiques aux représentants américains, selon un document gouvernemental consulté par Reuters. Rubaya y figure en bonne place. Située au Nord-Kivu, cette mine représente environ 15 % de la production mondiale de coltan, avec des concentrations de tantale atteignant 20 à 40 %. Pour Washington, l’enjeu va bien au-delà de la RDC.
Pékin contrôle déjà entre 75 et 80 % de l’exploitation minière congolaise. Sur le tantale spécifiquement, la Chine assure 43 % des importations américaines de métal et poudre — une dépendance que l’administration Trump cherche activement à réduire. Le partenariat stratégique signé en décembre 2025 entre Washington et Kinshasa, dit « Washington Accords », accorde aux entreprises américaines un droit de préemption sur les mines congolaises mises en vente — un verrou direct sur les nouvelles entrées chinoises.
Rubaya pourrait livrer, selon le document congolais, un approvisionnement en tantale « entièrement traçable et sans conflit », conforme aux règles d’achat américaines. Une formulation qui sonne comme une réponse directe aux dispositions anti-minerais de conflit du Dodd-Frank Act — et un argument commercial de poids face aux fournisseurs concurrents.
Un calcul stratégique aux risques assumés
Derrière l’offre congolaise, une manœuvre politique transparaît. En proposant Rubaya à Washington alors que la mine reste sous contrôle des rebelles AFC/M23 soutenus par Kigali, Félix Tshisekedi cherche à entraîner les États-Unis dans la reprise militaire du site. La logique remonte au 22 février 2025 : dans une interview au New York Times, le président congolais avait explicitement invité Washington à investir dans les mines congolaises, espérant que ces engagements économiques se traduisent par « plus de sécurité et de stabilité ».
Un cabinet de lobbying américain avait, dans la foulée, adressé une lettre au secrétaire d’État Marco Rubio pour organiser une rencontre directe entre les deux présidents. Kinshasa misait sur un deal : minerais contre bouclier sécuritaire. La porte-parole de la présidence, Tina Salama, avait alors recadré publiquement le message — « Le président Tshisekedi invite les USA à venir directement acheter chez nous, plutôt qu’au Rwanda qui pille nos ressources en massacrant nos populations » — mais la mécanique du marchandage restait lisible.
Tshisekedi a depuis constitué une coordination ministérielle dédiée, associant la ministre des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner et le ministre des Mines Kizito Pakabomba, pour piloter les négociations avec Washington.
Obstacle de taille : le M23 et son affilié politique AFC — tous deux sous sanctions américaines — perçoivent chaque mois au moins 800 000 dollars en taxes sur la production de Rubaya, selon l’ONU. Le titre minier appartient par ailleurs à une entité privée, et non à l’État congolais. « Tout progrès serait impossible tant que le M23 n’aura pas quitté la zone », reconnaît une source citée par Bloomberg.
Les entreprises américaines éligibles peuvent désormais solliciter la liste complète des actifs stratégiques congolais auprès du Département d’État. Les négociations formelles sur Rubaya, elles, restent suspendues à l’évolution du front militaire dans le Nord-Kivu.



