Le décès d’un étudiant en médecine lors d’une intervention policière sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar plonge le Sénégal dans une crise universitaire majeure. Le gouvernement promet des enquêtes tandis que les représentants étudiants annoncent des poursuites judiciaires contre le Premier ministre.
La plus grande université du Sénégal est en deuil. Abdoulaye Ba, étudiant de 20 ans en deuxième année de chirurgie dentaire à la faculté de médecine, de pharmacie et d’odonto-stomatologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), a perdu la vie le lundi 9 février 2026 lors d’affrontements entre les forces de défense et de sécurité et des étudiants grévistes. Orphelin de père et soutien principal de sa mère, vendeuse de fondé, le jeune homme représentait, selon ses proches, « l’unique espoir de sa famille ».
D’après le président de l’Amicale des étudiants en médecine, Cheikh Atab Sagna, l’étudiant « aurait été violemment battu à l’intérieur de sa chambre universitaire » par des agents des forces de l’ordre, avant d’être évacué vers le service médical du Centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD), où il est décédé malgré une prise en charge médicale. Le Collectif des amicales de l’UCAD affirme dans son communiqué qu’Abdoulaye Ba n’avait pas participé aux manifestations et se trouvait dans sa chambre au moment des faits.
Une crise née de revendications sociales
Le mouvement de contestation estudiantin couvait depuis plusieurs mois. Dès mi-janvier 2026, les étudiants de l’UCAD réclamaient le versement d’arriérés de bourses s’élevant à 515 000 francs CFA par personne, ainsi que la suspension de réformes jugées défavorables dans l’attribution des aides. Un premier épisode de grève avait été suspendu début décembre 2025 après des propositions d’échelonnement des paiements.
La crise a repris le 6 février, lorsque le COUD, dirigé par le Dr Ndéné Mbodji, a ordonné la fermeture de tous les restaurants universitaires en réponse à des « Journées Sans Tickets » organisées par les étudiants. Le Collectif des amicales a immédiatement décrété une cessation des activités administratives, dénonçant cette décision survenue « en pleine période d’examen ». Les tensions ont alors rapidement dégénéré, avec des barricades érigées sur l’avenue Cheikh Anta Diop et la Corniche ouest, paralysant la circulation à Dakar.
Le 9 février, l’intervention de la Brigade d’intervention polyvalente (BIP) et des forces de sécurité sur le campus social a marqué un tournant dramatique. Le Collectif décrit une escalade de violence, évoquant des tirs à proximité des étudiants dès la matinée, puis des portes de pavillons défoncées et des agressions physiques en fin de journée.
Le gouvernement entre condoléances et justification
Au lendemain du drame, quatre ministres ont fait face à la presse le mardi 10 février. Le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Mouhamadou Bamba Cissé, a présenté ses condoléances, qualifiant les faits de « véritable tragédie », tout en annonçant l’ouverture d’enquêtes visant à établir les responsabilités. « Toute personne impliquée dans des actes de violence sera sanctionnée, sans complaisance, sans trembler », a-t-il déclaré, précisant que les investigations porteraient aussi bien sur les forces de l’ordre que sur les étudiants.
La garde des Sceaux, Yassine Fall, a confirmé la saisine du parquet. De son côté, le ministre des Forces armées, le général Birame Diop, a lancé un appel au dialogue, insistant sur la nécessité que « toutes les parties prenantes s’écoutent mutuellement, en plaçant l’intérêt supérieur du Sénégal au-dessus de toute considération ».
Cependant, le gouvernement a aussi cherché à justifier l’intervention. Le ministre de l’Intérieur a affirmé avoir reçu des renseignements indiquant que certaines personnes projetaient de s’en prendre aux infrastructures universitaires, ajoutant que le restaurant central avait été visé dès 7 heures du matin.
Plainte pour diffamation contre Ousmane Sonko
La crise a pris une dimension judiciaire inattendue. Le Premier ministre Ousmane Sonko, en tournée politique à Guinguinéo, avait publiquement soupçonné l’existence de manœuvres politiques derrière la mobilisation étudiante, suggérant que des leaders de la contestation seraient financés par des opposants.
Ces déclarations ont provoqué une vive indignation au sein du mouvement étudiant. Le Collectif des amicales a répliqué par un communiqué dans lequel il annonce son intention de « porter plainte contre le Premier ministre pour diffamation », réaffirmant que sa mobilisation est « noble » et vise exclusivement l’amélioration des conditions de vie sur le campus. « Le Collectif est digne et ne peut en aucun cas être manipulé par des politiciens, peu importe leur obédience », peut-on lire dans le document publié par Dakaractu.
Au-delà de la plainte pour diffamation, le Collectif tient directement pour responsables le président de la République Bassirou Diomaye Faye, le Premier ministre, le ministre de l’Enseignement supérieur Daouda Ngom et le ministre de l’Intérieur. Il annonce vouloir saisir les instances judiciaires nationales et internationales.
« Université morte » et mobilisation de la société civile
Le Collectif a décrété un mot d’ordre d’« université morte » jusqu’à nouvel ordre, demandant aux étudiants de quitter le campus. Le COUD a par ailleurs procédé à la fermeture du campus social. Des dizaines d’étudiants, bagages en main, ont été contraints de rentrer dans leurs familles, certains sans moyens de transport suffisants pour rejoindre leurs régions d’origine.
La société civile sénégalaise s’est massivement mobilisée. Dans un communiqué conjoint, cinq organisations majeures — Article 19 Sénégal/Afrique de l’Ouest, la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO), AfrikaJom Center, la Ligue Sénégalaise des Droits Humains (LSDH) et Amnesty International Sénégal — ont condamné « l’usage disproportionné de la force » et exigé l’ouverture d’une enquête indépendante et impartiale. Ces organisations réclament également le retrait des forces de sécurité des campus universitaires, la libération des étudiants détenus — plus d’une centaine selon le Collectif — et le respect des franchises universitaires garanties par la loi n° 94-79 du 24 novembre 1994.
L’Action pour les Droits Humains et l’Amitié (ADHA) a également exigé des sanctions et la manifestation rapide de la vérité. Du côté de l’opposition, le parti de l’ex-président Macky Sall a demandé la démission du ministre de l’Intérieur.
Une désillusion pour la jeunesse sénégalaise
Ce drame intervient dans une situation politique particulièrement sensible. De nombreux étudiants sénégalais avaient activement soutenu Ousmane Sonko et le Pastef durant les émeutes de 2021 à 2024, contribuant à porter le parti au pouvoir en 2024 sur la promesse d’une rupture avec l’ancien système. La répression policière sur le campus de l’UCAD suscite désormais un sentiment de trahison au sein d’une partie de la jeunesse.
Les résultats de l’autopsie pratiquée sur le corps d’Abdoulaye Ba, inhumé lundi 10 février, n’avaient pas encore été rendus publics au moment de la rédaction de cet article, alimentant les accusations de manque de transparence formulées par le Collectif des amicales.


