TikTok sommé par l'UE de revoir son design jugé "addictif"

Avec plus d’un milliard d’utilisateurs actifs à travers le monde, TikTok s’est imposé en quelques années comme l’une des plateformes les plus influentes de l’ère numérique. Particulièrement prisée des adolescents et des jeunes adultes, l’application de vidéos courtes du groupe chinois ByteDance façonne les tendances culturelles, musicales et commerciales à l’échelle planétaire. Aux États-Unis, une étude du Pew Research Center réalisée l’année dernière révélait que 16 % des adolescents américains déclaraient utiliser TikTok « presque en permanence ». Mais cette emprise colossale sur les jeunes générations inquiète de plus en plus les régulateurs. Et c’est précisément sur ce terrain que l’Union européenne vient de frapper un grand coup.

La Commission européenne a rendu, ce vendredi 6 février 2026, des conclusions préliminaires accablantes à l’encontre de la plateforme. Bruxelles estime que TikTok enfreint le règlement sur les services numériques (DSA) en raison de fonctionnalités délibérément conçues pour rendre ses utilisateurs dépendants, et exige une refonte en profondeur du fonctionnement même de l’application.

Un design pensé pour piéger le cerveau

Au cœur des griefs de la Commission figurent plusieurs mécanismes bien connus des utilisateurs de TikTok : le défilement infini, la lecture automatique des vidéos, les notifications push et surtout un système de recommandation ultra-personnalisé, alimenté par l’intelligence artificielle. Selon les régulateurs européens, ce système est exclusivement conçu pour maximiser le temps passé sur l’application, sans tenir compte des expériences négatives que pourraient vivre les utilisateurs les plus jeunes.

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« L’application récompense constamment les utilisateurs avec de nouveaux contenus, alimentant ainsi l’envie de continuer à faire défiler l’écran et plaçant le cerveau des utilisateurs en mode autopilote », a détaillé la Commission dans son communiqué. Cette mécanique engendrerait des comportements compulsifs et réduirait la capacité d’autocontrôle des utilisateurs.

L’enquête, ouverte en février 2024, s’appuie sur l’analyse des rapports internes d’évaluation des risques fournis par TikTok, sur les données de la plateforme, sur des entretiens avec des experts en addictions comportementales, ainsi que sur plusieurs études scientifiques européennes. Un rapport parlementaire français a notamment révélé que 8 % des jeunes de 12 à 15 ans passaient plus de cinq heures quotidiennes sur TikTok. Une étude danoise a mis en évidence une utilisation moyenne de plus de deux heures par jour chez des enfants dès l’âge de huit ans. En Pologne, TikTok a été identifié comme la plateforme la plus utilisée après minuit par les 13-18 ans.

Bruxelles exige une transformation radicale

Les conclusions de la Commission ne se limitent pas à un simple constat. Bruxelles demande à TikTok de « modifier la conception de base de son service ». Parmi les changements réclamés : la désactivation progressive du défilement infini, la mise en place de pauses d’écran réellement efficaces — y compris après minuit — et une refonte du système de recommandation pour qu’il ne se contente plus de maximiser l’engagement au détriment du bien-être des utilisateurs.

Les régulateurs ont également pointé l’inefficacité des outils de protection actuels de la plateforme. La fonction de limite de temps d’écran, fixée automatiquement à une heure pour les 13-17 ans, est jugée trop facile à contourner. Quant aux outils de contrôle parental proposés via la fonctionnalité « Family Pairing », la Commission estime qu’ils exigent « du temps et des compétences supplémentaires » de la part des parents, sans offrir de protection réelle.

« L’addiction aux réseaux sociaux peut avoir des effets dévastateurs sur le développement cérébral des enfants et des adolescents », a déclaré Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie.

« Le règlement sur les services numériques rend les plateformes responsables des effets qu’elles peuvent avoir sur leurs utilisateurs. En Europe, nous appliquons notre législation pour protéger nos enfants et nos citoyens en ligne », a-t-elle ajouté.

TikTok conteste vigoureusement

Face à ces accusations, TikTok n’a pas tardé à réagir. La plateforme a qualifié les conclusions préliminaires de la Commission de « description catégoriquement fausse et totalement sans fondement » de son fonctionnement, annonçant vouloir « prendre toutes les mesures nécessaires pour contester ces conclusions par tous les moyens disponibles ».

Pour sa défense, l’entreprise fait valoir qu’il n’existe pas de consensus scientifique sur l’impact du temps d’écran sur la santé mentale des jeunes. Elle a notamment cité une étude de l’UNICEF publiée en 2025, selon laquelle aucune preuve claire n’établirait que le temps passé devant un écran nuit directement à la santé mentale des enfants. TikTok montre ses propres dispositifs de protection, tels que les limites de temps personnalisables, les rappels de sommeil incitant les utilisateurs à fermer l’application la nuit, ainsi qu’un système de « missions bien-être » récompensant ceux qui respectent leurs limites d’utilisation.

Malgré cette posture combative, la Commission a souligné que TikTok s’était montré coopératif tout au long de l’enquête et avait proposé des pistes d’amélioration. L’institution a par ailleurs rejeté toute accusation de censure, rappelant que le DSA n’est pas une loi sur les contenus mais un outil de vigilance face aux risques systémiques, fondé sur la liberté d’expression.

Une pression mondiale croissante

Cette offensive européenne traduit un mouvement réglementaire mondial de plus en plus sévère à l’égard des plateformes numériques. Aux États-Unis, TikTok a conclu fin janvier un accord amiable dans un procès historique intenté par une jeune Californienne de 19 ans, identifiée sous les initiales K.G.M., qui accusait la plateforme d’avoir provoqué chez elle une dépendance, de l’anxiété et des troubles de l’image corporelle depuis l’âge de dix ans. Les conditions financières de cet accord n’ont pas été rendues publiques. Meta (Instagram) et YouTube (Google) restent quant à eux poursuivis dans cette même affaire, dont le procès est en cours à Los Angeles.

Par ailleurs, l’Australie a adopté une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, tandis que la France, l’Espagne et le Danemark étudient des mesures similaires. L’Assemblée nationale française a voté en faveur d’une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, un texte désormais soumis au Sénat.

Il ne s’agit pas non plus de la première confrontation entre TikTok et les autorités européennes. La plateforme a déjà été sanctionnée d’une amende de 530 millions d’euros par la Commission irlandaise de protection des données pour violation du RGPD. En mai 2025, la Commission européenne avait émis des conclusions préliminaires distinctes concernant le non-respect par TikTok de ses obligations de transparence publicitaire au titre du DSA.

Quelles suites ?

Ces conclusions préliminaires ne préjugent pas de l’issue finale de l’enquête. TikTok dispose désormais d’un droit de réponse écrit et peut consulter l’ensemble du dossier d’instruction de la Commission. Le Comité européen des services numériques, organe consultatif indépendant chargé de l’application du DSA, sera également consulté.

Si les conclusions sont confirmées dans une décision finale de non-conformité, TikTok s’exposerait à une amende pouvant atteindre 6 % de son chiffre d’affaires annuel mondial — une sanction financière potentiellement colossale pour une entreprise de cette envergure. Au-delà de l’amende, c’est le modèle économique même de TikTok qui pourrait être remis en cause : les responsables européens ont explicitement établi un lien entre les revenus publicitaires de la plateforme et la nécessité de maintenir ses utilisateurs connectés le plus longtemps possible.

1 réflexion au sujet de « TikTok sommé par l'UE de revoir son design jugé "addictif" »

  1. « en raison de fonctionnalités délibérément conçues pour rendre ses utilisateurs dépendants »

    Les marques de soda, de cigarettes ou de bonbons font pareil ! Ils font tout pour rendre leurs clients dépendants. C’est la base du marketing ! Mêmes les supermarchés, avec leur supercard, s’y sont mis.

    En voulant tout censurer, les eurocrades perdent complètement les pédales !

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