Les trônes dans l’ancien royaume du Danxomè se révèlent bien plus que de simples apparats de pouvoir. Objets d’art total, réceptacles mystiques et symboles d’une souveraineté retrouvée, ces sièges monoxyles — sculptés dans un seul tronc — racontent l’histoire politique et spirituelle d’une dynastie qui défia l’empire colonial.
Abomey (Bénin). — Sous la lumière tamisée des salles d’exposition, le bois semble encore vibrer des murmures du passé. Pour quiconque franchit les portes du Musée historique d’Abomey, ou admire les trésors ramenés au Bénin et exposés pendant longtemps au Palais de la Marina, la confrontation avec les trônes des rois du Danxomè est un choc esthétique et mémoriel. Ici, le mobilier n’a rien de fonctionnel. Chaque courbe, chaque incrustation de laiton ou de cuivre réalisée par les forgerons de la cour d’Abomey, est un mot codé, une phrase d’État, un décret spirituel.
Dans cette théocratie militaire qu’était le Danxomè du XVIIe au XIXe siècle, le siège royal fusionne deux dimensions indissociables : le pouvoir temporel et le réceptacle des forces invisibles des aïeux. On retrouve principalement deux sortes de trônes royaux dans l’ancien royaume de Danxomè. Mais les deux n’ont pas la même portée.
Le Kataklè : Le trépied de la légitimité
Avant le roi Agonglo, seul le Kataklè servait de siège aux souverains. Ce modeste tabouret à trois pieds, taillé dans un bloc de bois unique, est l’alpha et l’oméga de la royauté. Le Kataklè est le premier siège sur lequel se pose le corps du prince lors de son rituel d’intronisation. Ses trois pieds symbolisent l’équilibre parfait, la stabilité de l’État et l’unité du royaume. Sans lui, aucune couronne n’est légitime.
Arraché au palais en 1892 par les troupes coloniales du colonel Alfred Dodds lors de la mise à sac d’Abomey, le Kataklè a subi un exil de plus d’un siècle, transitant par la France avant de rejoindre le Musée national de Finlande en 1939.
Son retour officiel sur la terre de ses ancêtres, le 13 mai 2025, a provoqué une immense vague d’émotion populaire à Cotonou. Ce rapatriement est perçu par la population comme une véritable « réparation morale » et une reconnexion spirituelle avec les ancêtres. Aujourd’hui encore, c’est le Kataklê qui est remis à tout chef de collectivé nouvellement intronisé par le roi de Danxomè.
Le grand trône d’apparat, une invention du roi Agonglo
Lorsque le royaume s’enrichit et se centralise, les trônes grandissent pour refléter la puissance géopolitique de la dynastie. Chaque roi fait sculpter un siège qui intègre ses devises, ses victoires militaires et son signe de divination personnelle. Comme le rappelle Gabin Djimassè, chercheur et directeur émérite de la maison du tourisme d’Abomey : « C’est le roi Agonglo qui a introduit le grand trône à dossier dans le royaume.
Le trône du roi Agonglo se distingue par ses motifs en forme d’ananas, une métaphore visuelle illustrant la résilience de son règne face aux complots intérieurs. Plus spectaculaire encore, le Kpo-jìgã du roi Ghézo (1818-1858) s’élève de toute sa hauteur. Ce trône majestueux de style afro-brésilien, lourd de près de 130 kg et mesurant près de deux mètres, était conçu expressément pour les grandes cérémonies publiques, notamment la fête de Ato. Tous les deux ans, perché sur cette structure, le souverain dominait physiquement la foule pour rendre hommage aux ancêtres et distribuer des présents à son peuple. Le décor du Kpo-jìgã affiche fièrement des motifs de palmiers, symbole de l’éternité du royaume mais aussi le virage économique amorcé par Ghézo vers la production industrielle de l’huile de palme.
Le trône de Cana pousse la mise en scène politique jusqu’à la cruauté graphique. Divisé en deux niveaux, sa partie supérieure montre le roi sous son parasol d’apparat, entouré de ses servantes. À l’étage inférieur, les artistes de la cour ont sculpté des esclaves capturés et entravés, une démonstration sans filtre de la politique expansionniste du royaume face aux peuples voisins.
De l’exil colonial à la révélation nationale
La dimension sacrée de ces objets explique pourquoi leur vol par l’armée française à la fin du XIXe siècle fut vécu comme un traumatisme national par le roi Béhanzin et ses sujets. En privant le Danxomè de ses sièges, le colonisateur a brisé le cordon ombilical reliant les vivants au monde des esprits royaux.
Enfermés pendant des décennies dans les vitrines du musée du Trocadéro puis du Quai Branly à Paris, ces trônes ont entamé leur processus de libération en juillet 2016. C’est à cette date que le gouvernement béninois a lancé la toute première demande officielle de restitution de biens culturels africains, brisant le dogme juridique français de l’inaliénabilité des collections nationales. Cette dynamique a culminé en novembre 2021 avec le retour triomphal au Bénin de vingt-six trésors royaux, dont les grands trônes de Ghézo et Glèlè, puis le rapatriement du Kataklè par la Finlande le 13 mai 2025 qui scellait symboliquement la réintégration du trône originel dans le patrimoine national.
Aujourd’hui exposés au Bénin, ces artefacts ont changé de statut. D’objets de culte et d’insignes de pouvoir, ils sont devenus les moteurs d’une décolonisation muséale et les piliers de l’éducation de la jeunesse béninoise. Face à ces structures massives de bois sombre et de métal forgé, les nouvelles générations ne contemplent pas seulement des pièces d’antiquité : elles lisent, gravée dans la matière, la preuve de la grandeur passée et de la souveraineté retrouvée de leur nation.
