Le Nigeria a quasiment remplacé le Moyen-Orient comme source de kérosène pour l’Europe en l’espace de trois mois. Les livraisons en provenance de cette dernière région ont reculé à seulement 40 000 barils quotidiens en mai 2026, un plancher inédit depuis dix ans, d’après le cabinet Vortexa.
Ce repli coïncide avec les incertitudes pesant sur le détroit d’Ormuz, corridor maritime par lequel passe près d’un cinquième du pétrole et des carburants échangés dans le monde, fragilisé depuis le déclenchement des hostilités entre l’Iran, Israël et les États-Unis. La brèche a rapidement profité à un fournisseur inattendu : la raffinerie du groupe Dangote, basée dans la zone franche de Lekki, près de Lagos.
Une bascule visible mois après mois
L’évolution des volumes américains illustre l’ampleur du recul. Washington livrait un record de 818 000 tonnes de kérosène à l’Europe en avril 2026 ; ce chiffre a fondu de moitié en deux mois, pour s’établir à 399 000 tonnes en juin, selon les relevés de S&P Global Commodity Insights.
Le Nigeria a suivi la courbe opposée. Ses expéditions de kérosène, limitées à 18 000 barils par jour en avril 2024, ont grimpé à 158 000 barils en avril 2026, rapporte le cabinet Kpler. En juin, la raffinerie Dangote a livré 466 000 tonnes de carburant d’aviation aux acheteurs européens — un tonnage qui a doublé par rapport à mai (232 000 tonnes) et qui, pour la première fois, dépassait les volumes américains. En juillet, elle a conservé cette place pour un deuxième mois d’affilée, avec plus de 400 000 tonnes acheminées, soit approximativement un cinquième des 2,06 millions de tonnes importées par l’Europe sur la période, toujours selon Kpler.
L’Afrique de l’Ouest dans son ensemble a vu ses exportations de produits distillés vers l’Europe doubler en un an, à 125 000 barils par jour, un essor porté en grande partie par la raffinerie nigériane.
Une dépendance à un seul site industriel
Cette percée a pesé sur les prix. La tonne de kérosène en Europe du Nord-Ouest, cotée 1 694 dollars fin mars 2026, ne valait plus que 982 dollars fin juin, selon S&P Global — un effondrement qui aurait ouvert la voie aux cargaisons nigérianes sur un marché longtemps verrouillé par les fournisseurs américains et moyen-orientaux.
À la différence des exportations américaines, réparties entre de multiples raffineries du Gulf Coast et de la côte Est exploitées par des opérateurs distincts, les volumes nigérians sortent d’une installation unique. Un cinquième du kérosène consommé par le continent transite désormais par cette seule usine.
Cette fragilité s’est manifestée en juillet. Des travaux sur le générateur de vapeur de la raffinerie (FGSG) ont réduit le traitement de brut à une fourchette de 350 000 à 400 000 barils par jour à partir du 10 juillet, faisant reculer les exportations globales de produits raffinés à leur plus faible niveau en trois mois. Dangote a néanmoins gardé son rang de premier fournisseur européen de kérosène malgré ce ralentissement.
Une raffinerie pensée pour l’export
Mise en service en janvier 2024 après huit années de chantier et environ 20 milliards de dollars investis, l’usine de Lekki a atteint son rythme de croisière en février 2026, avec une capacité nominale de 650 000 barils par jour. Un contrôle technique mené début juin par ses concepteurs a validé sa capacité à traiter jusqu’à 700 000 barils quotidiens, sans que cela traduise encore un régime de production commerciale stable.
Le groupe prévoit d’investir 10 milliards de dollars supplémentaires pour porter sa capacité à 1,4 million de barils par jour d’ici 2028, un objectif qui impliquerait d’importer du brut depuis les États-Unis, l’Amérique du Sud et le Moyen-Orient lui-même. « Notre raffinerie est une raffinerie tournée vers l’exportation », avait déclaré son fondateur Aliko Dangote dès février.
Le directeur général de l’installation, David Bird, a indiqué que les expéditions de diesel, d’essence et d’autres produits raffinés continuaient également de croître vers l’Europe, l’Afrique et d’autres destinations internationales, consolidant le statut du Nigeria comme exportateur net de carburants à forte valeur ajoutée.
Avant 2025, les acheteurs européens tiraient près des trois quarts de leur kérosène de la région du Golfe, soit environ 375 000 barils par jour, selon des données du cabinet Kpler. Le rééquilibrage observé cette année dépasse le seul cas nigérian : en juillet, l’Europe a aussi reçu des cargaisons, quoique limitées, en provenance du Koweït, des Émirats arabes unis et d’Oman, signe d’une recherche plus large de nouveaux fournisseurs face à l’instabilité persistante du détroit d’Ormuz.



