Dans certains ménages déjà confrontés à la précarité au Bénin, une grossesse non planifiée peut bouleverser l’équilibre familial. Pour les enfants déjà présents, notamment les aînés, l’arrivée d’un nouveau-né peut signifier davantage de tâches domestiques, des privations supplémentaires ou parfois un renoncement à l’école. Derrière ces situations se trouvent aussi des difficultés d’accès à la planification familiale, des effets secondaires, de fausses informations et, pour certaines femmes, l’opposition du conjoint.
« Quand maman a annoncé qu’elle était encore enceinte l’année dernière, j’étais mécontente. Je savais que j’aurais plus de tâches domestiques et moins de nourriture à manger. Je savais qu’à nouveau un rôle de maman de substitution m’attendait et que j’aurais encore très peu de temps pour moi-même. Maman a finalement perdu cette septième grossesse. C’était un peu soulageant pour moi », confie Mauricette (nom d’emprunt), l’aînée d’une fratrie de six enfants. Elle vit avec ses parents et ses frères et sœurs dans une famille de huit personnes, dans une maison de deux pièces située dans une zone marécageuse à Cotonou.
Lors de notre visite à leur domicile, le 7 septembre 2026, le cadre de vie permet de mesurer quelques difficultés auxquelles la famille est confrontée. Derrière la maison s’étendent de hautes broussailles. Dans la cour, des herbes poussent autour de flaques d’eau stagnante que moustiques et autres petits insectes survolent. D’après les membres de la famille, des rats et des reptiles s’y aventurent parfois.
Les parents disposent d’une chambre tandis que les six enfants se partagent deux nattes pour dormir au salon. Les marmites et plusieurs effets de la famille restent également au salon. Depuis plusieurs mois, la toiture vieillissante laisse couler l’eau dans le salon quand il pleut, et l’eau pénètre parfois jusque dans les deux pièces lors des inondations. Lit et fauteuils sont surélevés sur des briques. Dans les situations plus difficiles, les enfants sont hébergés chez des proches et les parents restent dans la maison.
Les membres de la famille tombent régulièrement malades de ce qu’ils soupçonnent être le paludisme, et recourent souvent à l’automédication. Il arrive qu’ils n’aient rien à manger. Lors des fêtes, contrairement aux autres enfants du voisinage, ceux de cette famille ont rarement de vêtements neufs, confie Mauricette. Lors de notre passage, les trois derniers enfants de la famille portaient des habits très usés.
D’aide-maçon à aide en cuisine, entre autres, plusieurs enfants de la famille effectuent de petits travaux pour gagner de l’argent. Ils sont sollicités par des habitants du quartier pour rendre différents services en échange d’une rémunération. Mauricette porte de ses jobs quelques cicatrices sur le corps.
Depuis l’arrivée du quatrième enfant, Mauricette dit avoir progressivement pris en charge une partie importante des tâches de la maison. Cuisine, lessive, vaisselle, ménage et baby-sitting sont devenus son quotidien.
À l’école primaire, la jeune fille était une élève brillante. Mais elle a finalement échoué trois fois au collège avant d’abandonner ses études en classe de troisième. Elle situe le début de ses difficultés scolaires à l’arrivée du quatrième enfant, alors qu’elle avait environ 11 ans et venait d’entrer en 6e. Les responsabilités à la maison lui laissaient moins de temps pour étudier, se reposer ou s’amuser comme d’autres enfants de son âge. Mauricette est devenue lavandière depuis quelques années. Lors de notre visite, la jeune fille de 19 ans faisait la lessive pour une cliente. Elle aurait souhaité aller en apprentissage de stylisme. Mais elle trouve plus urgent de gagner de l’argent pour aider ses parents.
Pour Gisèle Abidji, sociologue spécialisée en genre et gestion de projets de développement, ce type de trajectoire n’est pas isolé. Dans certaines familles, les aînés mettent leurs propres besoins de côté pour s’occuper des plus jeunes et deviennent progressivement des relais sur lesquels les parents s’appuient au quotidien.
Une participation raisonnable à la vie familiale peut être normale, estime-t-elle. Mais lorsque les responsabilités deviennent excessives et empêchent l’enfant d’aller à l’école, de se reposer ou de profiter de son enfance, la situation devient préoccupante. Pour la sociologue, il est nécessaire de trouver un équilibre entre la solidarité familiale et le respect des droits de l’enfant.
Selon Paul Yassegoungbé, sociologue du développement et expert en droits humains et protection de l’enfant, lorsqu’un enfant doit travailler, interrompre ses études ou assumer régulièrement des responsabilités importantes envers ses parents, ainsi que ses frères et sœurs en raison des difficultés financières de la famille, ses droits peuvent être atteints. Il rappelle que le Code de l’enfant encadre le travail des enfants et les protège contre les travaux dangereux ainsi que les différentes règles applicables à leur protection en famille ou en cas de placement (art. 212 à 221). Pour lui, la norme est : « les enfants à l’école ou en apprentissage, les parents au travail ».
Lorsque l’enfant assume précocement des responsabilités envers ses frères et sœurs, voire ses parents, comme Mauricette, il s’agit de la « parentification », explique le pédopsychiatre Racine de Pascale Viou.
Selon lui, l’enfant a besoin de garder son immaturité et de la combler progressivement en grandissant. Mais la parentification impose à l’enfant une fausse maturité précoce qui lui fait perdre certaines étapes de son développement. À l’âge adulte, la parentification peut se traduire, selon le pédopsychiatre, par des difficultés à s’occuper de soi-même et à exprimer ses propres besoins, une incapacité à poser des limites et parfois une dépendance affective liée au manque de soins affectifs durant l’enfance.
Cette responsabilité précoce installe également, selon lui, un stress chronique. L’enfant peut avoir le sentiment que l’équilibre familial dépend de lui, ce qui peut, à terme, l’exposer à des troubles psychologiques, voire à la dépression.
Une nouvelle grossesse, une inquiétude de plus
L’annonce d’une septième grossesse a beaucoup inquiété Mauricette. Elle redoutait de devoir s’occuper à nouveau d’un nouveau-né et de voir les ressources familiales davantage réduites. « Avant, on partageait le pain entre six enfants. Avec un enfant de plus, il faudrait diviser le pain en 7. Je pensais à tous les sacrifices que je serai encore obligée de faire », confie-t-elle.
Selon la sociologue Gisèle Abidji, lorsqu’un enfant craint qu’une grossesse supplémentaire aggrave les conditions de vie de la famille, cela traduit déjà sa compréhension des limites économiques du foyer et des dépenses qu’un nouvel enfant pourrait entraîner.
Pour le pédopsychiatre Racine de Pascale Viou, c’est surtout le bouleversement affectif qui peut être difficile à vivre pour le tout petit enfant quand sa maman est de nouveau enceinte. L’arrivée d’un bébé peut lui donner le sentiment de perdre l’attention et l’affection de ses parents, provoquant frustration, colère ou régression.
À l’adolescence, l’enfant comprend davantage les réalités familiales. Il peut alors faire le lien entre l’augmentation du nombre d’enfants et les difficultés économiques qui en découlent, et il est possible qu’il développe de la colère envers ses parents.
Le pédopsychiatre rappelle aussi que l’arrivée d’un nouveau-né doit être préparée, y compris pour les tout-petits enfants dans une famille. Un enfant insuffisamment préparé à l’arrivée d’un bébé, qui voit en plus ses parents moins investis affectivement après la naissance, peut développer des régressions importantes : énurésie, colères, irritabilité ou pleurs incessants, alors que rien de tel n’existait auparavant. Pour le pédopsychiatre, l’arrivée d’un nouveau-né ne doit donc pas conduire à désinvestir affectivement les enfants déjà présents.
Le frère de Mauricette, Brice (nom d’emprunt), âgé de 14 ans, troisième enfant de la famille, dit également avoir mal vécu l’arrivée de la septième grossesse. « On était tous mécontents, même maman. Avec notre effectif, c’est déjà très compliqué au quotidien », témoigne-t-il.
La septième grossesse s’est finalement terminée par une perte du fœtus à sept mois. Pour certains membres de la famille, c’était soulageant. « Je me dis que si mes parents avaient limité le nombre d’enfants à deux ou trois, nos vies ne seraient pas aussi pénibles », déclare Mauricette.
La situation de Mauricette n’est pas isolée. Dans une autre famille en situation de précarité à Abomey-Calavi, département de l’Atlantique, Sèdjro (nom d’emprunt), âgée de 22 ans, a aussi été une mère de substitution pour ses frères et sœurs depuis son bas âge. Elle est l’aînée d’une fratrie de 8 enfants.
Il y a quelques années, alors qu’elle venait de commencer sa première année à l’Université d’Abomey-Calavi, sa mère est tombée de nouveau enceinte, pour le huitième enfant. Le plus jeune enfant de la famille avait déjà sept ans et Sèdjro pensait que ses parents n’auraient plus d’enfant. Cet évènement l’a profondément contrariée.
À l’université, la jeune femme vivait déjà dans des conditions difficiles. Elle partageait avec une autre étudiante une chambre sans électricité et devait faire face aux dépenses liées au logement, à l’alimentation et aux études. Elle avait obtenu une aide universitaire, son père en avait prélevé plus de la moitié, expliquant que l’argent devait servir aux soins prénatals de sa mère.
À cause de ses difficultés financières, elle a été expulsée de sa colocation pour des impayés. Elle a aussi échoué en première année puis a abandonné ses études pour retourner vivre chez ses parents.
En allant de jobs en jobs, elle est tombée enceinte, une grossesse non désirée, confie-t-elle. Célibataire, elle explique avoir eu honte de se rendre dans un service de planification familiale pour demander une contraception. Elle vit toujours chez ses parents avec sa fille, âgée d’environ deux ans, et saisit toute activité qu’elle se sent capable de faire pour gagner de l’argent. Le père de l’enfant, lui aussi en début de parcours professionnel, contribue ponctuellement à la prise en charge de leur fille, selon ses possibilités.
« Maman dit toujours que la pauvreté ne tue pas. Qu’un enfant vient parce que Dieu l’a envoyé. Qu’elle va prendre un deuxième garçon si Dieu le lui donne. Que les aînés sont là pour prendre le relais de la responsabilité des parents. On ne s’est jamais entendues sur ce point », déclare Sèdjro d’une voix courroucée. Vendeuse de friperie et non scolarisée, la mère de Sèdjro estime que c’est déjà une réussite si sa fille a eu le baccalauréat.
Toujours dans le département de l’Atlantique, chez Anik (nom d’emprunt), mère de cinq enfants, les responsabilités ont également pesé très tôt sur l’aînée. Ornella (nom d’emprunt), 12 ans, s’occupait déjà de ses frères et sœurs et participait aux travaux domestiques depuis l’âge de sept ans.
Lors de notre visite, le 10 août 2026, la maison familiale, composée de trois pièces, apparaissait encore inachevée six ans après que la famille s’y est installée. Le père explique ne pas avoir eu les moyens de terminer les travaux. Les fenêtres ne sont pas encore installées et les pièces ne sont pas séparées par des portes. Des rideaux blancs à l’origine ont pris une teinte brunâtre avec le temps ; certains sont déchirés. La maison n’est pas clôturée.
La mère d’Ornella vend du gari, de l’arachide et quelques autres produits alimentaires depuis le domicile. Des clients viennent régulièrement s’approvisionner auprès d’elle. Ornella paraît plus frêle et encore très jeune au milieu de ses deux petites sœurs, nées de façon rapprochée.
Petite, Ornella a connu un retard de croissance et des difficultés à marcher. Ses résultats scolaires sont les plus faibles de la fratrie. Une proche décrit la jeune fille comme particulièrement rigoureuse et économe. « Ornella est très rigoureuse et économe pour son âge. Quand ses petits frères prennent la nourriture et en veulent encore, elle crie : “Maman, ne lui donne pas ça, sinon qu’est-ce qu’on va manger demain ?” », indique-t-elle en langue fon.
Selon sa mère, Anik, Ornella semble naturellement portée vers les travaux domestiques et la garde d’enfants que vers les études. Lors de notre visite, Ornella ne s’est pas arrêtée de travailler pendant environ quatre heures. Elle fait la vaisselle, la cuisine, puise de l’eau pour la douche et met sa petite sœur au dos. À la question de savoir si elle n’est pas fatiguée, elle lance juste un petit sourire.
Le retard de croissance observé chez Ornella rejoint un mécanisme que décrit le pédopsychiatre. Lorsqu’un enfant vit dans un stress continu, notamment le stress de la faim, cela agit lourdement sur sa croissance physique et peut entraîner des retards pour marcher, parler ou dans les apprentissages scolaires.
Il relie également les privations vécues pendant l’enfance à une atteinte précoce de l’estime de soi. Un enfant mal vêtu ou qui perçoit qu’il manque de ce que d’autres enfants ont facilement peut avoir tendance à s’auto-discriminer et à se sentir inférieur, ce qui peut installer, selon lui, une véritable « faille narcissique » dès la petite enfance.
Sikiratou (nom d’emprunt), âgée de 20 ans, est l’aînée d’une famille polygame de plus de dix enfants. Elle a quitté le domicile familial pour s’installer avec son petit ami depuis l’année dernière. Elle fait de petits jobs et envoie une partie de ses revenus à sa mère pour contribuer aux besoins des plus jeunes. Elle dit avoir dû renoncer à certains projets personnels pour répondre aux besoins de ses petits frères.
L’expérience de son enfance l’a toutefois amenée à faire un choix différent pour sa propre vie. « J’ai fait une contraception de 5 ans. J’ai voulu être financièrement stable avant de faire des enfants et je n’en ferai pas plus que mes moyens », indique-t-elle.
Selon la sociologue Gisèle Abidji, les privations vécues pendant l’enfance peuvent réduire les chances d’améliorer ses conditions de vie à l’âge adulte. Difficultés scolaires, alimentation insuffisante, accès limité aux soins ou travail précoce peuvent limiter les opportunités de développer ses compétences.
« Mais il ne faut pas considérer son avenir comme définitivement déterminé. Avec l’éducation, la formation, les politiques sociales et les opportunités économiques, un enfant issu d’un milieu défavorisé peut tout à fait améliorer ses conditions de vie », nuance-t-elle.
Pour le sociologue Paul Yassegoungbé, le nombre d’enfants à lui seul n’explique pas la pauvreté. D’autres facteurs y contribuent, comme le manque d’éducation et de formation ou le manque d’ambition pour soi, pour ses enfants et pour sa famille. Il est souhaitable, estime-t-il, que chaque ménage mette au monde le nombre d’enfants dont il peut s’occuper réellement.
Le pédopsychiatre Racine de Pascale Viou apporte une autre nuance. En grandissant, un enfant issu de la précarité peut développer une forte détermination à ne pas reproduire cette situation. Mais cette reproduction peut aussi se faire inconsciemment, car ce que le cerveau a enregistré pendant l’enfance peut s’inscrire dans le fonctionnement adulte, même chez ceux qui ne veulent pas suivre le même schéma. D’autres, à l’inverse, peuvent consciemment faire le contraire de ce qu’ils ont vécu, parfois à l’extrême.
Quand planifier les naissances devient difficile
Les conséquences observées chez les enfants conduisent à s’interroger sur les raisons pour lesquelles les grossesses, surtout non désirées, se succèdent. Vêtue d’un pagne délavé, troué par endroits et noué à la poitrine, Djivèdé (nom d’emprunt), mère de Mauricette, a accepté difficilement de s’exprimer sur ses maternités.
Après ses deux premiers accouchements, survenus à moins de deux ans d’intervalle, Djivèdé dit avoir essayé une méthode contraceptive. Elle affirme avoir alors connu d’importants saignements qui l’ont inquiétée, ainsi que sa famille. Les soins qu’elle a reçus à l’hôpital ont pesé financièrement sur elle. Elle a ensuite abandonné la contraception.
Des grossesses non désirées se sont ensuite succédé jusqu’à six enfants, avec des espacements tantôt réguliers, tantôt rapprochés. Djivèdé affirme avoir accumulé des dettes pour répondre aux besoins de ses enfants. Son mari lui reproche parfois d’avoir eu plus d’enfants que leurs moyens ne le permettent et la laisse souvent seule face aux charges.
Son mari, qui ne voulait plus d’enfants après le troisième, lui imposait également par périodes l’abstinence. « Il m’impose l’abstinence de temps en temps pendant qu’il sort avec d’autres femmes », affirme-t-elle avec colère. Sa sixième grossesse a connu plusieurs complications, dont un accouchement prématuré. Djivèdé indique également souffrir d’hypertension.
Ève Affanou, sage-femme en poste au service de planification du Centre hospitalier universitaire de la mère et de l’enfant Lagune (Chu-Mel) de Cotonou, explique que lorsque les grossesses sont trop rapprochées, l’organisme maternel peut ne pas avoir le temps de récupérer suffisamment entre deux accouchements.
Cette situation peut favoriser une anémie sévère et persistante, ainsi qu’une fatigue chronique et un affaiblissement du système immunitaire. Elle peut également augmenter le risque de complications obstétricales, notamment les hémorragies du post-partum. Ces dernières peuvent mettre en jeu le pronostic vital de la mère. Certaines anomalies placentaires, comme le placenta prævia ou le décollement placentaire, peuvent également provoquer des hémorragies graves et, dans les formes sévères, mettre en danger la vie de la mère ou du fœtus.
Selon la sage-femme, un intervalle de moins de 24 mois entre deux grossesses est également associé à des risques accrus pour le nouveau-né, notamment la prématurité, le faible poids à la naissance et le retard de croissance.
La septième grossesse de Djivèdé, jugée à risque par les médecins, s’est soldée par la mort du fœtus à sept mois. C’est après cet épisode qu’elle a fini par opter pour une nouvelle méthode contraceptive, avec laquelle elle dit se sentir bien cette fois. Elle compte continuer avec cette méthode jusqu’à sa ménopause qu’elle attend impatiemment.
Anik, après cinq enfants nés en moins de 10 ans, a voulu arrêter. Mais aller à l’hôpital pour un planning familial ne lui était pas envisageable. « Mon mari est très contre les méthodes de contraception de l’hôpital. Il dit qu’elles sont dangereuses », confie-t-elle. C’est d’ailleurs son mari qui lui a apporté ce qu’elle présente comme une méthode de contraception traditionnelle, censée durer deux ans. Anik a suivi cette prescription. Mais en février 2025, onze mois après avoir utilisé cette méthode, elle ressent des malaises qui l’ont poussée, après une longue automédication restée vaine, à se rendre à l’hôpital. Elle y a découvert qu’elle était enceinte depuis plusieurs mois.
Quelques semaines plus tard, l’enfant est mort in utero. Son mari a dû prendre des avances sur salaire pour faire face à cette situation. Le père de famille affirme qu’il ne veut toujours pas que sa femme fasse une contraception à l’hôpital. Aujourd’hui encore, Anik hésite sur la marche à suivre. Elle redoute une nouvelle grossesse et se demande si elle va finalement adopter une contraception moderne contre le gré de son mari.
Ce refus des maris concernant la contraception moderne, comme celui rencontré par Anik, revient souvent dans les témoignages que la sage-femme dit recevoir des femmes. Ève Affanou indique que certaines femmes en font en cachette et que cela se solde par des violences ou un divorce.
La sage-femme rapporte également que certains hommes s’opposeraient à la planification familiale parce qu’ils pensent que ces méthodes stérilisent les femmes à vie ou que la planification familiale serait un plan de l’Occident pour exterminer la race noire. Elle rapporte aussi que certaines femmes disent avoir été accusées ou suspectées d’adultère simplement parce qu’elles avaient recours à la planification familiale.
La sage-femme évoque également les effets secondaires. Des femmes qui saignent, grossissent ou maigrissent peuvent parfois abandonner les méthodes contraceptives. Aussi, selon des témoignages qui lui auraient été rapportés, certaines religions trouvent que la planification familiale est contraire au « plan de Dieu » et l’interdisent.
Beaucoup de fausses informations et d’idées préconçues démotivent certaines femmes. D’autres adoptent des méthodes contraceptives présumées, entendues de bouche à oreille, qui se soldent par un échec et des grossesses non désirées.
Malgré ces rumeurs, la sage-femme constate que certaines femmes continuent à recourir à la planification familiale. Certaines viennent, dit-elle, parce qu’elles ne veulent pas avoir des enfants en désordre, ne veulent pas vivre dans la précarité et veulent donner du repos à leur corps.
Selon la sociologue Gisèle Abidji, les principaux freins à la planification familiale au Bénin sont nombreux : normes sociales et culturelles, représentations de la contraception, peur des effets secondaires, manque d’information ou encore difficultés d’accès aux services.
Le sociologue Paul Yassegoungbé rappelle que le Bénin dispose d’un cadre légal pour la planification familiale et l’interruption volontaire de grossesse. Il évoque la loi de 2003, modifiée en 2021, qui encadre l’accès à l’IVG sous certaines conditions. Mais des contraintes liées aux réalités sociocommunautaires et religieuses continuent, selon lui, d’exister et empêchent certaines personnes de recourir à la planification familiale et d’éviter les grossesses non désirées avec leurs conséquences.
Des besoins de contraception encore loin d’être couverts
Djivèdé et Anik sont loin d’être les seules femmes à avoir vécu un parcours tumultueux. Au Bénin, la planification familiale progresse, mais une part importante des besoins reste non satisfaite.
Au Bénin, selon les estimations 2025 de FP2030/Track20, 24,5 % des femmes de 15 à 49 ans ont un besoin non satisfait en contraception moderne. La proportion de femmes dont la demande de planification familiale est satisfaite par une méthode moderne est estimée à 41 %. La prévalence contraceptive moderne est, elle, estimée à 17,2 % en 2025, contre 9,1 % en 2012.
L’espacement des naissances reste également un enjeu. Selon l’Enquête démographique et de santé (EDS) Bénin 2017-2018, l’intervalle médian entre deux naissances était de 34,1 mois. Mais 16 % des naissances étaient survenues après un intervalle inférieur à 24 mois.
Les difficultés ne tiennent toutefois pas uniquement à l’accès aux services. Une analyse du Guttmacher Institute montre que les raisons du non-recours sont aussi liées aux craintes et aux résistances autour de la contraception. Parmi les femmes mariées ayant un besoin non satisfait, 22 % évoquaient la peur des effets secondaires ou des préoccupations de santé, et 22 % l’opposition à la pratique contraceptive. Parmi celles qui invoquaient cette opposition, 58 % citaient leur mari.
Une enquête d’Afrobarometer menée dans sept pays du Partenariat de Ouagadougou entre 2024 et 2025 montre que 63 % des personnes interrogées estiment que les femmes devraient pouvoir décider si et quand elles se marient. Mais seulement 42 % leur reconnaissent le droit de décider du nombre d’enfants et du moment de les avoir.
Ces données font écho aux témoignages recueillis auprès de Djivèdé, qui rapporte avoir abandonné une méthode contraceptive après des saignements abondants, et d’Anik, dont le mari s’oppose au recours au planning familial à l’hôpital.
Mieux accompagner les familles et protéger les enfants
La sage-femme estime qu’il serait souhaitable que toutes les méthodes contraceptives, ainsi que la prise en charge de leurs éventuels effets secondaires, soient gratuites. Elle trouve aussi important de se rapprocher des communautés, des leaders communautaires, des personnes en âge de procréer et des radios communautaires pour donner les vraies informations. Selon elle, le personnel soignant doit également être accessible et à l’écoute des femmes afin de recueillir leurs préoccupations relatives à la contraception et de les aider à trouver des solutions.
Gisèle Abidji rappelle que le nombre d’enfants peut accroître les besoins d’un ménage, sans suffire à expliquer à lui seul les situations de pauvreté. Celles-ci dépendent aussi des revenus, de l’emploi, du niveau d’instruction, de l’accès aux services et des opportunités économiques, renchérit-elle.
Selon la sociologue, la planification familiale permet aux couples de choisir librement le nombre et l’espacement de leurs enfants. Des naissances espacées peuvent leur donner davantage de temps et de ressources pour répondre aux besoins de chaque enfant, notamment en matière de santé, d’alimentation et d’éducation. Elle insiste toutefois sur la nécessité d’un choix libre et éclairé. Elle indique que la planification familiale ne devrait pas reposer uniquement sur les femmes.
Pour Paul Yassegoungbé, l’amélioration des conditions de vie des enfants passe aussi par l’éducation, l’égalité des chances entre filles et garçons, le développement du leadership féminin, la parentalité et l’éducation parentale. Il souligne également l’importance pour les parents d’avoir des ambitions et des objectifs pour eux-mêmes et leurs enfants, tout en veillant au respect et à la protection des droits de l’enfant.
Il estime par ailleurs que les ménages doivent pouvoir adapter le nombre d’enfants à leurs moyens. Il trouve que la planification familiale et l’espacement des naissances peuvent, dans une certaine mesure, contribuer au développement du ménage et à l’amélioration des perspectives des enfants. La pauvreté, insiste-t-il, n’est pas une fatalité. Il faut, selon lui, créer les conditions permettant aux populations de produire de la richesse et de devenir autonomes, notamment les filles et les femmes.
Le pédopsychiatre Racine de Pascale Viou ajoute qu’il faut rester attentif aux signes de détresse des enfants et les accompagner psychologiquement au besoin. Il appelle l’entourage, notamment les enseignants, les familles et la communauté, à savoir les reconnaître. Parmi ces signes figurent un changement brutal de comportement, comme le passage d’un enfant calme à un comportement agressif ou perturbateur, ou d’un enfant joyeux à un état de tristesse et de repli, ainsi qu’un fléchissement scolaire important et soudain. Des signes physiques, comme un amaigrissement, une tenue vestimentaire négligée ou des marques sur le corps, doivent également alerter.
Pour les enfants déjà parentifiés, il mentionne la nécessité d’un travail centré sur l’estime de soi, l’expression de soi et l’amour de soi, afin qu’ils apprennent à faire exister leurs propres besoins plutôt que de se sacrifier systématiquement pour les autres.
Il plaide pour que les parents préparent les enfants déjà présents à l’arrivée d’un nouveau-né et continuent à les investir affectivement une fois celui-ci né, afin d’éviter le sentiment d’abandon et les régressions qui peuvent survenir chez certains enfants insuffisamment accompagnés.
Selon le pédopsychiatre, il ne s’agit pas de criminaliser le fait d’avoir plusieurs enfants, mais d’adapter, dans un contexte économique donné, le nombre d’enfants à ses moyens pour leur permettre de grandir harmonieusement.
Il souligne que, selon ses observations, certains enfants confrontés à une précarité extrême et à un manque de soins peuvent être exposés à des conduites à risque ou à des parcours de rupture, notamment la délinquance ou le vol. Pour lui, donner le meilleur à ses enfants, même dans des conditions précaires, doit rester une priorité.
